Vitesse, mobilité et changement

« C’est comme ça. Maintenant, il faut aller vite, très vite. Les jeunes parlent à toute allure. Je ne comprends rien, ils mangent ou abrègent les mots, ça n’a pas d’importance. L’essentiel  est d’arriver le plus rapidement possible au bout de la phrase. »

« La vitesse est valorisée excessivement. Par exemple, les voitures peuvent rouler jusqu’à des vitesses incroyables. »

« En fait, elles ne sont pas achetées pour leur performance maximale puisque, de toute façon, il est interdit de dépasser le 130. Elles attirent plutôt par la vitesse qu’elles pourraient potentiellement atteindre. »

« La rapidité, c’est aussi ce qui fait le succès du fast-food ou de déjeuner-sandwich. Prendre une demi-heure pour se restaurer tranquillement est très mal vu dans les entreprises. »

« Je crois que ce n’est pas la vitesse qui est bien vue, c’est le fait de rester à la même place qui est mal noté par la société parce que ça coûte cher. Prenons l’exemple les embouteillages de voitures. Vous êtes assis bien tranquillement à votre volant en croyant que vous n’embêtez personne. Erreur ! Tout ça coûte des milliards à la société ! En d’autres termes, elle vous interdit d’aller trop vite en voiture, mais rester sur place, ce n’est pas bien non plus. Vous devez être mobile. »

« Pour le resto, c’est pareil. Il faut aller au resto pour soutenir le commerce, mais il ne faut pas s’éterniser à table pour ne pas encombrer inutilement la place qui pourrait être occupée par un autre consommateur. »

« Ne m’en parlez pas. A l’hôpital, c’est le même problème. Ils n’ont qu’une hâte, c’est de vous voir libérer le lit. Il ne faut pas dire trop vite que vous vous sentez mieux, sinon… Hop ! Dehors. »

« C’est comme ça. Il y a une injonction généralisée à être mobile. Si vous avez envie de passer tranquillement vos congés chez vous, vous êtes un vieux crouton ou alors un vieil ours ou bien un type complètement ringard qui n’est pas ouvert aux beautés du monde. »

« Si je comprends bien, ce qui ennuie les autres, c’est mon immobilité. »

« Oui, votre enveloppe corporelle n’a d’intérêt qu’en mouvement. C’est pour ça que l’Education Nationale va supprimer le redoublement à l’école. Vous vous rendez compte : votre gamin deux ans de suite à la même place ? Près du radiateur ? »

« En entreprise, c’est encore pire. Rester plusieurs années au même poste de travail est une atteinte à la production nationale. Ça s’appelle la souplesse de la main d’œuvre. »

« Il faudrait travailler à un éloge de l’immobilité. »

« Ce n’est pas si facile que ça de ne pas bouger. On peut même arriver à s’ennuyer. »

« Encore une contradiction fondamentale. L’homme aime bien ses habitudes, mais il veut bouger de temps en temps. Ou alors il y est poussé par la pression sociale et invité à faire comme s’il aimait le mouvement. »

« Bon, alors comment on s’en sort ? »

« On ne s’en sort pas. Ces contradictions dégénèrent forcément. Quand tout le monde se déplace, ce sont des embouteillages sur l’autoroute. Lorsque tout le monde change ou est changé d’emploi, c’est l’embouteillage à Pôle Emploi. Autrement trop de mobilité aboutit à l’immobilité. »

« Oui et si vous changez trop souvent de téléviseur ou de voitures ou de téléphone portable, vos vieux instruments encombrent les déchetteries. Les ressources naturelles s’épuisent pour suivre la demande. Et à la fin, Le Monde s’arrête. Ce sera l’immobilité absolue et éternelle. »

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