Archive pour le 11 décembre, 2014

Un exclu ?

11 décembre, 2014

« Je ne suis qu’un pauvre homme. Pas très intéressant. »

« Mais non, mais non. Pourquoi dites-vous ça, mon vieux ? Il ne faut pas vous dévalorisez. Vous êtes un homme plein de ressources. »

« Non, non ! Vous dites ça pour me faire plaisir ! Je le sens bien ! Je ne sais rien, je ne connais rien. Chaque fois que je raconte quelque chose, je me trompe ou alors tout le monde s’en fout. Les gens se demandent pourquoi je leur parle. Il y en a même qui doivent se demander pourquoi j’existe. »

« Allons, allons, c’est un petit coup de déprime, ça va passer. »

« Euh… non. Déjà, à l’école personne ne voulait de moi dans son équipe de foot. Certes, je ne jouais pas très bien. Mais enfin, j’avais une marge de progrès… »

« Bof… à l’école, on a tous connu des problèmes ! »

« Pas autant que moi. Après, ça s’est aggravé. A Pôle Emploi, ils se sont débrouillés pour perdre mon dossier. Je n’étais même pas un chômeur officiel ! »

« En effet, c’est consternant… »

« J’ai fini par trouver un job à cause d’un DRH qui s’est trompé de dossier. Il avait retenu quelqu’un qui me ressemblait, en beaucoup plus brillant. »

« Donc, vous avez un job… »

« Si on veut. Je suis celui dont tout le monde se demande ce qu’il fait. Celui auquel on confie les dossiers sans importance dont personne ne veut. Celui qu’on envoie aux réunions auxquelles on doit aller mais qui ne servent à rien. J’ai représenté ma société dans plein de cérémonies interminables : des remises des prix, des départs à la retraite, des mariages … Enfin, vous voyez le genre ! »

« Mais c’est pas mal ça ! La vie est pleine de rites qui ne servent à rien sauf à rappeler qu’on vit ensemble et qu’il doit donc y avoir des moments de convivialité. »

« Ah bon ? Vous croyez ? Je serai donc un chargé de mission aux rites ? »

« Oui. Pensez aussi à tous ceux qui ne font rien et qui font semblant de faire quelque chose pour ne pas sentir exclus. Ce sont les mêmes qui racontent n’importe quoi en société pour qu’on ne les oublie pas. Vous êtes beaucoup plus heureux qu’eux. »

« Vous avez raison. De toute façon, plus exclu que moi, ça n’existe pas. Je suis tranquille sur ce plan –là ! »

« Vous voyez. Et puis, en plus, je trouve très intéressante la manière dont vous racontez votre condition d’exclu. Ça me change de tous ceux qui racontent le processus de leur réussite et leurs espoirs d’ascension sociale. Vous n’avez pas d’espoir, j’espère ? »

« Absolument aucun. Au point où j’en suis, je ne vois pas bien pourquoi la société s’intéresserait à mon cas. Il n’y a aucune raison que je progresse ni dans mon boulot, ni dans le regard des autres. »

« Ouf, vous m’avez fait peur »