Souffrance, plaisir et progrès

« L’Homme est fainéant. Il a tout fait pour éviter le moindre effort. La télécommande pour choisir ses programmes de télé sans bouger de son fauteuil, la salade en sachet pour éviter de la trier, le système à reconnaissance vocale pour ne plus taper ses textes sur son clavier de PC, etc… »

« Oui, mais il y a encore à faire. Chaque fois que je dois ouvrir un pot de confiture, je dois me donner à fond. C’est une vraie épreuve de musculation. »

« Le pot de confiture qui s’ouvre tout seul ? Ça va venir, j’ai confiance. On a bien inventé le pain sans croûte ou l’aspirateur qui aspire dans les coins. »

« Bon, si je comprends bien, bientôt on ne lèvera plus le petit doigt. »

« Absolument. C’est ce qu’on appelle le progrès. Il faudra peut-être encore ouvrir la bouche pour dire : Lumière ! …. quand vous rentrez chez vous. L’appui sur un interrupteur est beaucoup trop astreignant. »

« Le modèle ultime sera donc celui de l’Homme qui ne fait plus rien de ses dix doigts. On appellera ça ‘gagner du temps’, mais sans savoir ce qu’on fait du temps gagné puisqu’il ne faut plus rien faire. »

« Si, si ! On peut encore faire du sport. C’est un effort, mais un effort noble. Lorsque vous poussez des ahanements en ouvrant votre pot de confiture, vous êtes un peu ringard, mais lorsque vous souffrez comme une bête en levant des haltères, vous êtes un homme dynamique et fier. C’est comme ça ! »

« Le principe général, c’est de ne pas se fatiguer, même intellectuellement. Au bureau, c’est pareil, il faut appliquer ce qui existe et surtout ne pas réfléchir à innover.  Par exemple, pour faire mon rapport d’activité, je prends celui du mois dernier, je change la date et trois virgules et hop ! Personne n’y trouve à redire. J’ai gagné un peu de temps, ce qui me permet de glander un peu plus à la cafétéria. »

« Vous avez tout compris. Le temps est la seule denrée qui peut être partagé à l’infini par chacun. Lorsque vous gagnez du temps, ce n’est pas aux dépens de votre voisin qui peut se débrouiller pour en gagner aussi. Il n’y a pas de limite. Lorsque vous en perdez, votre voisin n’en gagne pas pour autant. C’est le seul cas où le principe des vases communicants ne fonctionne pas. »

« Tout ça, c’est bien beau. Le temps gagné est un mauvais argument. En fait le progrès consiste à faire faire par la machine ce que vous n’aimez pas faire. Par exemple, trier votre salade. Le fait de savoir si vous avez gagné du temps ou pas est secondaire par rapport à la satisfaction d’avoir évité une corvée. »

« Certes, mais si on dit que le progrès permet de se consacrer à ses plaisirs, n’oublions que le plaisir c’est souvent faire ce qui ne requiert pas d’effort. Nous revenons donc au cas précédent. »

« En fait, la seule façon de surmonter ces contradictions, c’est de trouver du plaisir à faire un effort. A part les premiers du Tour de France et votre façon d’ouvrir un pot de confiture, c’est assez rare ! »

« Je suis d’accord. Il faudrait que le progrès ne nous supprime pas toutes les occasions de souffrir, sinon on sera mal. »

Une Réponse à “Souffrance, plaisir et progrès”

  1. 010446g dit :

    amusante démonstration!

    Dernière publication sur le radeau du radotage : Vous trouvez cinq millions par terre

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