Archive pour octobre, 2014

Le drame des moyens

9 octobre, 2014

« Dans le temps régnait la loi de la jungle. Les plus gros mangeaient les plus petits. C’était triste, mais c’était clair : on restait entre gros. On savait où on allait. Maintenant, tout se dérégule. Comme le climat par exemple, on n’est même plus sûr d’être en été quand on est en été. Ou alors les marchés financiers qui deviennent fous et entrainent tout le monde vers la faillite. »

« Vous avez raison. Les gros ne sont même plus sûrs de s’en tirer. »

« C’est certain. On peut même se demander si ce n’est pas les plus gros qui deviennent les plus fragiles. Ne va-t-on pas vers la revanche des petits ? »

« C’est vrai. Il parait que c’est dans les petites villes qu’il est le plus agréable de vivre. On y connait tout le monde. C’est la taille humaine. Au niveau des pays, regardez le Qatar. Un Etat minuscule qui est l’un des plus riches du monde. »

« Et en foot ! On a longtemps cru que seuls les joueurs grands et forts pourraient se distinguer. Mais on est bien obligé de constater que les petits ont aussi leurs arguments grâce à leur meilleur équilibre dû à un centre de gravité très bas. »

« Ça donne envie d’être petit. »

« Sans compter que dans un monde où personne ne dépasserait un mètre soixante, on consommerait moins  en nourriture, en vêtements, en énergie. Et puis les petits sont plus souples. Plus agiles. »

« Bon, mais ce n’est pas le sens de l’histoire. L’être humain grandit au fil des siècles. D’ailleurs, on peut se demander où ça s’arrêtera. »

« Vous avez raison. N’opposons pas les grands aux petits. Il y a suffisamment de motifs de division au sein de notre société. D’autant plus qu’on risque de ne pas savoir quoi faire des moyens qui souffrent déjà d’une crise identitaire. »

« C’est vrai ! Quand on a une taille moyenne, on ne sait pas qui on est. On n’a ni les avantages des grands, ni ceux des petits. »

« Absolument. En classe, on félicite les très bons élèves et on engueule ceux qui ont de mauvaises notes. Bref, qu’on soit d’un côté ou de l’autre, on s’occupe de vous. Moi, j’avais des notes moyennes de partout. Résultat : tout le monde se fichait de mon sort. »

« Dans la vie professionnelle, c’est la même chose. Je ne suis pas un grand directeur, du genre à susciter l’admiration ou la crainte partout où il passe. Je ne suis pas non plus un chômeur en fin de droits. Conséquence : personne ne fait attention à moi ! Je suis transparent !  »

« C’est exact. Dans notre société, ce sont les moyens qui souffrent le plus. Par exemple, je n’ai pas une voiture de luxe avec plein de gadgets qui pourraient faire envie à mon voisin, je n’ai pas non plus une bagnole minuscule qui présenterait l’avantage de se glisser n’importe où en ville. J’ai une voiture moyenne que personne ne remarque ! »

« Disons le mot : il se développe une espèce de racisme anti-moyen. »

« Tous ceux qui sont dans la norme sont méprisés. Par exemple, moi je vais m’entasser sur la plage de Palavas, au mois d’août. Eh bien, à la rentrée, le récit de mes vacances n’intéresse personne. Tandis que Dupont, qui est allée en Ouzbékistan, il triomphe à la cantine ! »

Ne tournons pas autour du pot !

8 octobre, 2014

Les choses étant ce qu’elles sont

Etant donné l’état de la situation

Compte tenu des réalités

Dans ces conditions

En raison des circonstances

Après examen des faits

A la lumière des évènements,

Je suis d’accord.

Les passants

7 octobre, 2014

« Pourquoi les visages des gens qui marchent dans le rue sont-ils toujours tristes, amers, fermés ? »

« Qu’est-ce qui vous fait dire ça ? »

« Regardez-les : les yeux durs, la mâchoire serrée, des rides tombantes au coin de la bouche, la démarche hargneuse. On dirait qu’ils ont peur de ce qu’ils vont affronter ou qu’ils marchent vers leur supplice. »

« Il faut dire qu’en général, les moments vers lesquels ils se dirigent n’ont pas de quoi les mettre en joie. Ils rejoignent leur chef de service qui a sûrement quelque chose à leur reprocher ou alors leur conjoint qui va rentrer « fatigué » du boulot, ou encore leur gamin qui va encore faire un caprice au lieu de faire ses devoirs. La vie, quoi ! »

« Pourquoi aucun n’ont-ils pas la tentation de se jeter dans un taxi pour se ruer à l’aéroport et prendre le premier avion pour n’importe où ? »

« Parce qu’il y a la force de l’habitude, la peur de l’aventure. Entre la panique du changement et la pesanteur de la routine, on choisit plutôt la seconde solution, c’est moins déstabilisant. On est de vrais mécaniques, quoi ! Remarquez qu’il n’y a pas de quoi faire les malins. Je ne me vois pas, un lundi soir, téléphoner à ma femme, pour lui dire : coucou Paulette ! Je suis en Thaïlande ! Aujourd’hui, j’avais juste besoin de me changer les idées. »

« Oui d’autant plus qu’elle pourrait vous faire le même coup, la semaine suivant, depuis le Sénégal ou la Patagonie. »

« Bon, pour revenir à nos oignons, c’est vrai que les gens pourraient avoir un visage plus souriant et ouvert lorsqu’ils arpentent le trottoir. »

« Non. »

« Pourquoi non ? »

« Parce que ceux qui n’ont pas le visage triste, ont le visage penché. Penché sur leur téléphone. D’ailleurs je soupçonne la catégorie des gens tristes d’être tristes parce que personne ne les appelle ou qu’ils n’appellent personne. S’ils avaient un correspondant, ils pourraient rentrer dans la classe des gens à visage penché. »

« N’exagérons pas. Regardez ce groupe d’étudiantes. Elles sont en train de se tordre de rire ! »

« C’est encore plus frustrant parce que je me sens mis à l’écart. J’aimerais bien savoir pour quoi elles rient et rire avec elles. »

« Vous n’avez qu’à leur poser la question. »

« C’est ça ! Pour qu’elles me prennent encore pour un obsédé sexuel. Je suis quelqu’un de respectable, moi ! »

« Je crois que c’est bien ça le problème. Tous les passants dans cette rue estiment être des gens dignes et respectables, ce qui leur donne cette allure guindée et éventuellement ce visage penché. »

« Il faudrait inventer un monde nouveau où le signe de respect serait de sourire béatement à tout bout de champ, avec des agents de la force publique qui verbaliseraient tous ceux qui font la gueule. »

Le compte est bon

6 octobre, 2014

Louis descend des Huns.

Il va avoir un nouveau garçon : jamais deux sans trois.

A table, il mange comme quatre.

Avec ses copains, ils sont comme les cinq doigts de la main.

Même lorsqu’il ne lui reste que deux francs six sous.

Il ne se tape jamais un petit cinq à sept.

A l’usine, il fait les trois huit.

C’est un bon gars, on peut en faire la preuve par neuf.

Et dix de der !

C’est la rentrée !

5 octobre, 2014

« Vous avez vu, j’ai le teint hâlé. Quinze jours de vacances au Lavandou. Quatre heures par jour à rien foutre, si ce n’est s’allonger au soleil comme un imbécile  et hop ! Le tour est joué. »

« Vous trouvez ça intéressant d’être brulé au troisième degré. »

« Je ne suis pas brulé, je suis hâlé. Ça me donne bonne mine pour affronter les difficultés de la rentrée. En plus, j’ai l’air sexy. Tandis que vous, avec votre peau blanche, on a envie de vous demander si vous êtes malade… »

« Je suis peut-être blanc, mais en meilleure forme que vous. Qu’est-ce que c’est cette façon de vouloir bronzer à tout prix pour avoir l’air d’avoir passé de bonnes vacances ? Vous feriez mieux de vous accrocher un panneau autour du cou pour avertir les autres que vous avez séjourné deux semaines au Lavandou. Comme ça, on serait informé et vous ne risqueriez pas un cancer de la peau..  »

« Mon bronzage me donne un air dynamique, n’avez-vous pas remarqué mon regain d’énergie dans le traitement de mes dossiers ? »

« Euh… pas vraiment… Sur votre écriteau, vous pourriez rajouter : je reviens de congé, je suis devenu dynamique, ça va durer trois semaines… »

« Je vois ce que c’est : vous êtes jaloux. D’ailleurs, tous ceux qui n’ont pas une mine rayonnante en septembre devraient être considérés comme suspects. Ou bien, ils n’ont pas d’argent pour partir au Lavandou et on peut se demander ce qu’ils font de leur RSA, ou bien alors, ils se foutent complètement d’avoir l’air dynamique au bureau. Ce qui n’est pas mon cas. »

« Et qu’est-ce que ça vous apporte d’avoir l’air dynamique… ? »

« Mon chef de service aime bien ça. Et puis à la cafeteria, on s’intéresse un peu plus à moi. Les hypothèses et les questions vont bon train : où ai-je passé mes congés ? N’y avait-il pas trop de monde ? Sur la plage ? Sur l’autoroute ? J’ai eu beau temps apparemment… Les enfants ont-ils bien profité des bains et du sable blond ?… Voilà à quoi ça sert ! Par contre, vous personne ne vous parle de choses intéressantes à la cafétéria. »

« C’est-à-dire que je ne prends pas de café… »

« Vous cherchez encore à faire l’original. Vous avez le teint blanc et en plus vous faites le malin et l’esprit fort ! Vous devriez vous cacher et admirer ceux qui reviennent de congé beaux  comme moi ! »

« Je suis désolé d’aller en congé dans le Cantal. »

« C’est nul comme vacances. Le Cantal ! Pff… Vous n’avez pas honte ?…. »

« Pourquoi, j’aurais honte ? J’ai passé de bonnes journées à visiter les monuments, les paysages sont splendides, certes je ne suis pas bronzé… Mais je me suis bien reposé… »

« Bin.. non, désolé ! C’est interdit ! Vous n’avez pas vu la liste des endroits où il est interdit de dire qu’on passe de bonnes vacances ? »

Feu !

4 octobre, 2014

Feu Monsieur le Comte

Est mort d’amour pour la Comtesse

Dont le regard de braise

A fini de le consumer.

Elle avait allumé

Une étincelle incendiaire.

Ils ont fondé un foyer

Le jour du mercredi des cendres

Le Comte était un homme sans artifice

Qui a descendu en flammes

Tous ses rivaux qui brûlaient pour sa Comtesse.

Un tissu de racontars

3 octobre, 2014

Jérémy est né à Tulles

Il n’a pas été élevé dans du coton

Sa mère le nourrissait de purée mousseline.

C’est un dur : on ne lui mange pas la laine sur le dos.

On ne le retourne pas comme une crêpe.

Jérémy élève une volaille : il est toujours au pied de sa poule.

En affaires, il ne fait pas dans la dentelle.

Décidemment, Jérémy a de l’étoffe.

Contradictions

2 octobre, 2014

« J’ai beaucoup de boulot. Il faudrait que la direction fixe des priorités. On ne peut pas tout faire. »

« Mais le directeur a déjà fixé ses priorités. »

« Qui sont contraires à celles de son adjoint. »

« Ça a l’air de vous amuser. »

« Oui, quand c’est la zizanie au sommet, on peut faire ce qu’on veut en bas. En fait, mes priorités, c’est ce qu’il me plait de faire. »

« Il y a bien des moments où vous devez faire des choses qui ne vous plaisent  pas. »

« Il suffit de se débrouiller pour les faire déclarer non prioritaires. Sur la route, lorsque vous n’êtes pas prioritaire, vous finissez par passer une fois que les véhicules prioritaires ont passé. Mais au bureau quand un travail n’est pas prioritaire, sa seule façon de passer, c’est aux oubliettes. »

« Mais lorsque le directeur et son adjoint sont d’accord sur les priorités, vous faites comment pour les éviter si elles ne vous plaisent pas ? »

« Il y a toujours plus directeur que directeur. Il suffit de sortir les instructions du siège de l’entreprise ou alors une menace de passer devant un Tribunal si on ne s’occupe pas d’un dossier. On trouve toujours de quoi faire peur et faire reconnaitre le dossier qui vous convient comme prioritaire. »

« Euh… c’est de la manipulation. »

« Oui. On peut aussi dire que ça s’appelle : gérer ses chefs. »

« Vous pourriez dire que telle tâche vous plait plus qu’une autre. »

«Surtout pas ! Si on fait ça, les chefs sont ravis de faire acte d’autorité. Je leur donne l’occasion de rouler les mécaniques en disant que c’est eux qui commandent. Et à partir de là, on ne peut plus discuter et on est obligé de respecter leurs priorités. »

« Vous n’êtes qu’un vieux cynique. »

« Absolument. Je vous explique : être salarié, c’est abandonner une grande partie de sa liberté individuelle en contrepartie d’un salaire. Quand on vous prive de votre liberté, vous faites quoi ? »

« J’essaie de m’enfuir. »

« Exactement, c’est ce que j’essaie de faire tout en respectant les codes du milieu professionnel. »

« Et si vous vous faites prendre en train de tromper tout le monde, vous aurez l’air malin. Vous risquez d’être mis à la porte. »

« Le risque est faible. De la part de l’entreprise, ce serait reconnaitre des contradictions internes dont j’aurais essayé de profiter. »

« C’est du sabotage ! »

« Euh… non, tout organisme vivant contient et progresse grâce à des contradictions internes. Finalement, avec mon mauvais esprit, je fais avancer les choses. »

Au théatre, ce soir

1 octobre, 2014

Le brigadier Dupont

Habite boulevard du rhum

Il entretient sa cour et son jardin

Où il s’est construit un abri en planches

Qui est une réplique de la cabane de son père.

Hier Louise, sa femme, lui a fait une scène,

Une vraie tragédie

Car le rideau qu’il a suspendu à leur fenêtre

Coulisse mal.

Louise a sorti son répertoire d’injures.

Le brigadier Dupont est devant un choix cornélien :

Doit-il en faire un drame ou une comédie ?

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