Fatigué de naissance ?

« Euh… tout me fatigue. A commencer par l’obligation de mettre un pied parterre chaque matin. »

« Ne m’en parlez pas. Après le lever, il y a d’autres épreuves comme chercher le paquet de café qui a profité de la nuit pour se cacher. Ou alors la douche qui vous réveille brutalement, parfois un peu froidement. »

« Et le départ de la maison, cette obligation de tout recenser chaque matin : les clés de la voiture, le portefeuille, la carte de parking, celle de la cantine, la carte bleue, l’agenda électronique, le téléphone… Bientôt, il faudra que je me lève une demi-heure avant pour être sûr de ne rien oublier. »

« Et descendre la poubelle ? Moi, ça me crève. Je bourre les détritus tant que je peux, mais il y a un moment où ça déborde et où les normes sanitaires en vigueur imposent de fermer le sac de déchets et de le descendre. »

« Moi, je souffre surtout pendant le voyage en métro, compressé par des gens qui ont tous l’air de se demander pourquoi je les compresse avec un air de m’ennuyer royalement. Enfin … quand j’ai les yeux ouverts. »

« Au boulot, c’est pire. Le travail, c’est fatigant, c’est pour ça qu’il était réservé aux serfs et aux esclaves pendant dix-huit siècles. Mais maintenant, il parait que c’est une vertu libératrice. »

« Euh… je ne suis pas sûr que faire des trous dans la rue avec un marteau-piqueur soit une activité très libératrice. »

« Vous avez raison. Il vaut mieux se libérer en tapant sur un clavier dans un  bureau. »

« Vous exagérez. En travaillant, vous œuvrez à une grande mission collective. Vous devez donc être heureux. Et puis d’ailleurs, vous devriez être heureux d’avoir un travail, même fatigant. A défaut, vous seriez condamné à vivre dans la rue, ce qui est encore plus éreintant. »

« Si je comprends bien, on a la choix entre être fatigué et être très fatigué. Ce n’est pas enthousiasmant. D’autant plus qu’il faut se fatiguer de plus en plus longtemps pour gagner le droit à buller tranquillement. »

« Une question me vient à ce point du débat. Pourquoi l’homme est-il aussi paresseux ? Au pont qu’il faille le payer pour qu’il se livre à un travail collectif. »

« Vous êtes pour le rétablissement des corvées ? »

« Euh…pas vraiment. Mais il pourrait y avoir une obligation de ne pas partir travailler à reculons. »

« Etre heureux de vivre ne favorise rien. La vie sociale deviendrait terne : on ne pourrait plus se plaindre. La vie artistique en prendrait un coup : l’homme créé plus facilement dans la douleur. Et la vie politique serait difficile : on ne pourrait plus dire que demain sera meilleur qu’aujourd’hui si on accepte de se serrer la ceinture. L’état naturel de l’homme, c’est d’être fatigué.»

« Bon, je vais tâcher de me lever du bon pied. Ce serait ma façon à moi de participer à la révolution sociale qui me parait nécessaire dans une société à l’humeur particulièrement morose. »

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