Archive pour le 7 octobre, 2014

Les passants

7 octobre, 2014

« Pourquoi les visages des gens qui marchent dans le rue sont-ils toujours tristes, amers, fermés ? »

« Qu’est-ce qui vous fait dire ça ? »

« Regardez-les : les yeux durs, la mâchoire serrée, des rides tombantes au coin de la bouche, la démarche hargneuse. On dirait qu’ils ont peur de ce qu’ils vont affronter ou qu’ils marchent vers leur supplice. »

« Il faut dire qu’en général, les moments vers lesquels ils se dirigent n’ont pas de quoi les mettre en joie. Ils rejoignent leur chef de service qui a sûrement quelque chose à leur reprocher ou alors leur conjoint qui va rentrer « fatigué » du boulot, ou encore leur gamin qui va encore faire un caprice au lieu de faire ses devoirs. La vie, quoi ! »

« Pourquoi aucun n’ont-ils pas la tentation de se jeter dans un taxi pour se ruer à l’aéroport et prendre le premier avion pour n’importe où ? »

« Parce qu’il y a la force de l’habitude, la peur de l’aventure. Entre la panique du changement et la pesanteur de la routine, on choisit plutôt la seconde solution, c’est moins déstabilisant. On est de vrais mécaniques, quoi ! Remarquez qu’il n’y a pas de quoi faire les malins. Je ne me vois pas, un lundi soir, téléphoner à ma femme, pour lui dire : coucou Paulette ! Je suis en Thaïlande ! Aujourd’hui, j’avais juste besoin de me changer les idées. »

« Oui d’autant plus qu’elle pourrait vous faire le même coup, la semaine suivant, depuis le Sénégal ou la Patagonie. »

« Bon, pour revenir à nos oignons, c’est vrai que les gens pourraient avoir un visage plus souriant et ouvert lorsqu’ils arpentent le trottoir. »

« Non. »

« Pourquoi non ? »

« Parce que ceux qui n’ont pas le visage triste, ont le visage penché. Penché sur leur téléphone. D’ailleurs je soupçonne la catégorie des gens tristes d’être tristes parce que personne ne les appelle ou qu’ils n’appellent personne. S’ils avaient un correspondant, ils pourraient rentrer dans la classe des gens à visage penché. »

« N’exagérons pas. Regardez ce groupe d’étudiantes. Elles sont en train de se tordre de rire ! »

« C’est encore plus frustrant parce que je me sens mis à l’écart. J’aimerais bien savoir pour quoi elles rient et rire avec elles. »

« Vous n’avez qu’à leur poser la question. »

« C’est ça ! Pour qu’elles me prennent encore pour un obsédé sexuel. Je suis quelqu’un de respectable, moi ! »

« Je crois que c’est bien ça le problème. Tous les passants dans cette rue estiment être des gens dignes et respectables, ce qui leur donne cette allure guindée et éventuellement ce visage penché. »

« Il faudrait inventer un monde nouveau où le signe de respect serait de sourire béatement à tout bout de champ, avec des agents de la force publique qui verbaliseraient tous ceux qui font la gueule. »