Les choses qui ne servent à rien

« Vous vous dévouez pour les autres. Vous êtes toujours volontaire pour faire ce qu’ils ne veulent pas faire. C’est bien. »

« C’est vrai. Je suis sidéré par le manque d’humilité de mes collègues. »

« Oui, mais enfin si vous pouviez éviter de prendre l’air malheureux quand ils vous laissent généreusement leurs corvées… »

« Si je comprends bien, il faut que je tape tout le boulot et en plus, je dois avoir l’air content. C’est bien ça ? »

« Oui, sinon, vos soupirs d’exaspération portent atteinte à notre tranquillité. On est obligé de se demander pourquoi on vous traite en laquais. »

« C’est embêtant, en effet. On pourrait peut-être envisager de répartir mieux le travail, comme ça tout le monde serait dévoué. »

« Euh… non, vous ne voyez tout de même pas Duchemin en train de rédiger un compte-rendu de réunion. Vous faites ça très bien. »

« Personne ne lit mes comptes rendus ! »

« Justement, il n’y a donc aucune difficulté à vous les laisser faire. »

« Si je comprends bien, je fais ce qui ne plait pas aux autres et en plus ça ne sert à rien. »

« Vous n’allez tout de même pas faire une crise. Vouloir servir à tout prix à quelque chose, c’est une preuve d’orgueil. Servir à rien est un travail d’une grande noblesse, vous vous y distinguez à merveille. »

« Et ma créativité ? »

« Personne ne vous empêche de l’exercer dans vos comptes rendus, puisque personne ne les lit. Il y a des choses qui ne servent à rien, mais qui doivent exister. C’est comme votre entretien d’évaluation. De toute façon, pour ne pas avoir de soucis, moi je suis content de tout le monde. Mais il faut quand même qu’on s’entretienne de  ce point, c’est obligatoire. »

«D’accord ! Est-ce que j’ai au moins le droit d’inventer des choses qui ne servent à rien ? On pourrait lutter contre le chômage. Par exemple, faire des photocopies de mes comptes rendus. »

« Euh… non, vous devez faire des choses qui ne servent pas mais dont les autres font semblant de croire qu’elles servent.  Par exemple, rédiger le journal interne. Que chacun raconte ses vacances ou ses week-ends, tout le monde s’en fout, mais chacun est convaincu que c’est important pour le lien social dans l’entreprise. Vous comprenez ? »

« J’essaie. Je vais envoyer les cartes de vœux aux clients pour le nouvel an. C’est complètement idiot puisqu’ils en reçoivent des wagons, mais c’est obligatoire. »

« C’est bien, vous avez compris ! Faites des choses qui ne servent pas, mais qu’on est obligé de faire. »

 

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