Le beau et le moche

« Moi, j’aime bien vibrer. »

« Moi aussi. Vous vibrer beaucoup ? »

« Devant une belle œuvre d’art, un beau paysage, un beau visage. Mais c’est rare. La plupart du temps, il faut se contenter de médiocrités. »

« Heureusement ! Car si tout était beau, on ne serait plus ébloui par la beauté et on ne vibrerait plus. »

« Vous avez raison, il faut entretenir la rareté du beau. En outre, moi quand je vibre devant le beau, je me sens devenir – pour un instant – plus intelligent. Si on me supprime ces moments, je ne vous dis pas la déprime. »

« Il est vrai que pour apprécier des moments agréables, il faut avoir connu des moments désagréables. »

« Quand tout va bien, quand on est dans un environnement agréable, on finit par s’y habituer et par ne plus apprécier. Heureusement, l’être humain a une curieuse manière de se complaire dans la morosité et les soucis, ça le sauve. »

« Ce doit être pour ça que les média nous parlent de la crise à tout bout de champ. Nous pouvons mieux apprécier les moments de grâce. Merci les médias ! »

« Faisons attention à ne pas être trop beau, ni au physique, ni au caractère parce que les gens pourraient s’en lasser trop rapidement. La preuve, c’est qu’on dit toujours des bébés qu’ils sont beaux. C’est parce que les enfants en bas âge n’ont pas encore perçu la nécessité d’être moches. Moi, j’ai compris très tard. »

« Moi aussi, mais je n’oublie pas d’avoir un beau geste de temps en temps pour pouvoir éblouir mon entourage. »

« Il faudrait une police du beau qui serait chargée d’entretenir les vilains paysages : les décharges à ciel ouvert, les chemins défoncés, les masures délabrées. Comme ça, nous pourrions encore nous pâmer devant un coucher de soleil sur la campagne qui s’endort doucement, alors que tintent au loin les clochettes d’un troupeau de bétail. »

« Vous avez raison, il faudrait également former des mauvais peintres, des écrivains désastreux, des acteurs lamentables…pour pouvoir apprécier correctement les bons. »

« Il en existe quelques-uns d’épouvantables, mais ils essaient de s’améliorer. Il faudrait leur interdire des progrès. »

« En foot, c’est pareil, il faudrait favoriser les passes à l’adversaires et les tirs à côté du but, si on veut continuer à vibrer pour le beau jeu. »

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