Le loup et la brebis

« Qui se fait brebis, le loup le mange. »

« Qu’est-ce à dire ? »

« Il ne faut pas être trop gentil, ça se termine mal. Moi, je me débrouille pour être un peu méchant. Par exemple, je dis du mal des autres de temps en temps. Comme ça, je suis paré : ils peuvent en faire autant à mon sujet, de leur côté. »

« Mais on peut aussi colporter des louanges sur votre compte. »

« J’espère bien, mais si je suis trop gentil, il y aura sûrement des jaloux qui chercheront à trouver le défaut de ma cuirasse. »

« Moi, j’essaie quand même de rendre service, c’est la moindre des choses. »

« Pas trop. Si vous volez tout le temps au secours des autres, vous  allez les mettre en difficulté, ils vont passer leur temps à se demander comment ils pourraient vous remercier. Et vous, vous serez confus. C’est désagréable pour tout le monde. »

« J’en connais qui trouve normal qu’on leur rende service et qui n’en rendent jamais. »

« Raison de plus pour ne pas se précipiter à leur secours. Vous n’êtes pas sœur Térésa. »

« Euh, non, c’est vrai. Est-ce que je peux aider une vieille dame à traverser la rue ? »

« Faites attention à vous. Sacrifier sa vie pour les autres vous mettra dans l’embarras. Il faut le faire à bon escient. Si vous voulez être héroïque, il faut au moins que ça serve à quelque chose pour votre famille. »

« Tout de même, il faut entretenir des relations de bon voisinage pour bien vivre ensemble. On n’est pas entre sauvages. »

« Comment ? Vous tenez à ce qu’on dise de vous que vous êtes un ‘brave type’ ? Vous ne sentez pas le côté méprisant de ce qualificatif ? »

« Il faut être méchant alors ? Faire des coups en douce ? »

« Le mieux, c’est d’entretenir une certaine zone d’incertitude là-dessus. On doit vous approcher avec circonspection. Comme ça, personne n’osera vous demander un service et si on vous reproche quelque chose, vous pourrez toujours dire qu’il suffisait de vous demander d’intervenir. »

« Ce n’est pas très convivial. »

« Il faut penser à se protéger. Si vous avez la réputation d’être gentil au bureau, c’est la pire des réputations. Ou bien on vous chargera de tout ce que les autres n’ont pas envie de faire, ou bien on évitera de faire appel à vous dans les dossiers valorisant pour de belles carrières puisqu’ils seront monopolisés par des gens plus hargneux que vous. »

« Bon … alors si j’ai bien compris, je vais dire partout que vous êtes méchant, comme ça, je vous rendrai service. »

« Vous êtes gentil. »

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