Archive pour le 23 janvier, 2014

Les stéréotypes

23 janvier, 2014

« Je suis stéréotypeur. »

« Ah bon ? Vous travaillez dans l’imprimerie. »

« Non, je vends des stéréotypes et j’en fabrique aussi. »

« Vous devez avoir du boulot ! »

«Oui. C’est un job important et nécessaire. On a toujours besoin de stéréotypes pour meubler une conversation. Surtout quand on ne connait pas le sujet dont on parle, ça permet de participer en disant quelque chose. En général c’est n’importe quoi, mais si c’est un n’importe quoi admis par tout le monde, ça passe très bien. »

« Avez-vous ressenti la crise dans votre secteur d’activité ? »

« Pas du tout. Bien au contraire, on a plus que jamais besoin de stéréotype, puisqu’on est privé d’imagination. Par exemple, « les riches s’enrichissent pendant la crise »… C’est moi ! »

« Euh… c’est peut-être bien vrai ! »

« J’en sais rien, peut-être qu’il y a des riches qui s’appauvrissent, mais ce n’est pas le sujet. Je crée une catégorie sociale fictive sur laquelle on peut se venger de tout en l’affublant d’idées simplificatrices sans analyse. C’est ça le service que je rends ! »

« « C’est comme les suédoises alors..  »

« Absolument ! La suédoise blonde, grande et prête à tout, c’est encore moi. J’ai fabriqué une espèce de poupée Barbie dans l’imaginaire des hommes, disponible pour alimenter leurs fantasmes les plus vils. J’aurais pu tout aussi bien parler des Vénézuélienne ou des Gambiennes… »

« Mais vous devez vendre plusieurs fois le même stéréotype.. ; »

« Absolument, c’est même le principe du stéréotype. Plus il revient dans les conversations, plus c’est un stéréotype. Pour favoriser l’utilisation et la diffusion d’un stéréotype, je baisse son prix. Lorsqu’il est très répandu, je le donne quasiment sauf aux collectionneurs qui doivent le payer beaucoup plus cher puisque c’est un stéréotype de grande qualité. »

« Je suis intéressé. Vous pourriez me fabriquer un stéréotype sur mesure pour stigmatiser les barbus. Je n’aime pas les barbus ? »

« Tout de suite ! En voici un : les barbus n’aiment pas le couscous ! C’est très dur de ne pas aimer un plat aussi convivial, ça stigmatise bien. Ça vous fait cent cinquante euros. »

« Et si je rencontre un barbu amateur de couscous. Vous faites une garantie ? »

« Vous n’avez qu’à dire que c’est l’exception qui confirme la règle. Vous dites la même chose quand vous vous trouvez en Bretagne un jour de soleil. »