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Leçon de philosophie

21 janvier, 2014

« Vous avez une réflexion philosophique sur la vie ? »

« Euh… oui, bien sûr…  je ne suis pas idiot. La vie, c’est la famille, le boulot, les vacances, les impôts, les week-ends au supermarché, chez belle-maman… »

« Ce n’est pas une réflexion philosophique ça, ce sont des évidences. Vous n’avez pas réfléchi au sens de ces évidences ? Pour quoi travaillez-vous par exemple, alors que le travail a été si longtemps réservé aux serfs et aux esclaves ? »

« Il faut bien nourrir ma famille… »

« Le problème n’est pas là. Il faut se demander si on ne pourrait pas envisager une société sans travail ? Sans famille ? Sans transport en commun ? »

« Oui, mais je ne vois pas bien à quoi ça sert alors qu’on a tout ça sur les bras. Il faut faire avec, ça ne m’amuse pas tous les jours. »

« Justement, parlons-en. Pourquoi tout ça ne vous amuse pas ? La vie est-elle associée au déplaisir de la vivre ? Est-on sur terre pour souffrir ? »

« C’est bien possible. Mais si on n’a pas de travail, comment on fait ? Passe encore de ne pas avoir de famille ou de transports en commun, ça me ferait des ennuis en moins, mais sans travail, je me vois mal parti. Comment on occuperait nos journées ?»

« J’en sais rien, mais le simple fait de se poser la question est intéressant, c’est une façon de se bouger les neurones et de ne pas admettre les évidences. Et puis la réflexion peut porter aussi sur les modalités du travail. Est-il nécessairement lié à l’entreprise et au marché ? Essayez de susciter un débat là-dessus avec votre directeur. Il a peut-être une réflexion philosophique, lui ! »

« Euh, ça m’étonnerait. Il va se demander si je ne suis pas devenu complètement fou. La seule chose qui l’intéresse, c’est son chiffre d’affaires. Alors, les philosophes… »

« Bon admettons que vous ne soyez pas accessible au raisonnement philosophique. Mais admettez qu’il faut bien qu’il y ait quelque part des gens qui réfléchissent au sens de la vie. Pourquoi est-on là ? Qu’y faisons-nous ? »

« D’accord, mais personne n’a donné une réponse sur laquelle tout le monde soit d’accord. C’est comme si vous demandiez votre chemin dans la rue à plusieurs personnes qui vous donneraient des réponses différentes. »

« Exactement, c’est ça la philosophie. C’est organiser l’absence de certitude. Parce que le jour où on sera certain de la raison qui nous a poussé sur Terre, autant dire qu’on est mal barré pour y rester très longtemps. »

« Nous y voilà. Nous, les non-philosophes, on aime bien les certitudes, l’incertitude nous déstabilise, c’est pour ça qu’on se rabat bêtement sur la famille, le boulot, les vacances au Lavandou, les week-ends chez belle-maman… Ce n’est pas marrant, mais c’est moins risqué ! »