Archive pour le 16 janvier, 2014

Un lecteur réticent

16 janvier, 2014

« Vous voulez que je vous dédicace mon livre ? »

« Euh… non, je n’ai pas très envie de l’acheter ni que vous couvriez la première page de votre signature en dessous d’une formule que vous utilisez pour n’importe qui ! »

« Vous avez tort. Je l’ai écrit en pleine crise : le matin avant le lever du soleil, le soir au moment du lever de lune, à la fin je n’en pouvais plus. »

« C’est bien ce que je pensais, il a été écrit par un malade. »

« « Il y a beaucoup de choses qui donnent à réfléchir, vous devriez au moins essayer. »

« C’est très fatigant de lire. Il y a plein de personnages dont il faut retenir les noms. Et puis vous décrivez trop longuement leur physionomie, ce qui fait qu’à la fin on mélange tout. On ne sait plus si c’est Raoul qui a de la moustache ou Fernand qui a le nez en trompette. Il faudrait réduire un peu le nombre de personnes. »

« Il me faut plusieurs caractères différents. L’histoire provient de l’affrontement des tempéraments. »

« C’est encore pire. Moi, je ne me souviens jamais si c’est Juliette qui est frivole ou plutôt sa mère, ni si Jean-Louis est avare ou si… »

« Bref, vous ne faites pas attention à ce que vous lisez… »

« Pas trop. Le matin, je ne comprends pas comment font les gens qui lisent dans le métro. Moi quand je vais au bureau, je pense à Dumoulin qui va encore me charger d’un rapport ou à la mère Michu qui ne m’a surement pas fait mes photocopies ou encore à Loulou qui va me raconter le match d’hier soir à la cantine. Comment voulez-vous que je me passionne pour vos histoires sentimentales qui ne sont même pas vraies ? »

« Et le soir ? »

« Le soir, je me fais le film de la journée à l’envers. »

« Pourtant lire mon livre vous permettrait de vous évader de votre enfer quotidien. »

« Euh… non. Vos héros sont surnaturels. On a l’impression qu’ils ne prennent jamais le bus avec leurs petits cartables, leur petits cache-nez, serrés comme des sardines en pensant à tous les embêtements de la journée. Qu’il puisse exister des existences comme celle-là, ça me fruste. Le pire, c’est quand ils prennent  leurs voitures pour aller à un rendez-vous. Comme par hasard, ils n’ont aucun mal à se garer du premier coup. Moi, il faut toujours que je tourne une heure pour trouver une place. »

« Euh, je vois ce que c’est. Vous n’avez pas beaucoup d’imagination. »

« Au-dessus d’un certain niveau d’ennuis quotidiens, c’est un luxe que d’avoir trop d’imagination. Vous n’auriez pas un livre sans trop de personnages et avec des gens sérieux  qui ont encore plus de soucis que moi. »

« Non, vous risqueriez d’être content de votre sort, je ne voudrais vous priver de l’occasion de pleurnicher dessus. »