L’art et l’arme de la conversation

« Vous êtes extrêmement intelligent. »

« Ah ! Vous avez remarqué ? »

« Oui, quand je discute avec vous, je me sens toujours mené en bateau alors que j’aimerais bien piloter mon propre navire par mes propres moyens. »

« C’est vrai. Rien qu’en vous regardant, je sais tout ce que vous pensez. Il m’est assez facile de prévoir vos arguments. »

« Donc si vous avez prévu ce que je vais dire, est-il bien opportun que nous discutions ? »

« Tout à fait, parce qu’il faut que vous intégriez mes arguments. Si nous ne nous parlons pas, vous me frustrez puisque je ne peux pas faire étalage de la puissance de mes raisonnements par rapport à la pauvreté des vôtres. »

« En plus, vous avez une façon de discuter qui m’embrouille. Vous récupérez mon discours, vous l’entortillez et moi je ne le reconnais plus, je ne peux donc pas le poursuivre. »

« Je suis assez habile en effet. N’avez-vous pas observé ma manière de vous donner raison sur un point mineur pour vous encourager à continuer la conversation avec moi. Je veux bien l’emporter dans le débat, mais encore faut-il que j’ai un adversaire qui ne se sauve pas à la première alerte. Sinon, j’ai l’air de quoi ? Hein ? »

« Est-il bien nécessaire de présenter une discussion comme un combat ? »

« Bien sûr que oui, sinon ce n’est pas très intéressant. D’abord, parce que je ne peux tout de même pas dire la même chose que vous, étant donné la pauvreté de votre discours et ensuite parce que vous ne pouvez dire la même chose que moi, puisque vous n’avez pas mon niveau de réflexion. »

« Vous vous rendez compte de votre arrogance ? Duchemin, lui au moins, il sait se mettre à la portée des autres. Il a aussi des arguments que je ne comprends pas toujours, mais il sait aussi dire n’importe quoi ou des banalités sur le temps, les vacances, les enfants… C’est agréable de discuter avec lui. »

« Duchemin est un démagogue. Je parie qu’il trouve vos conversations passionnantes pour vous mettre en confiance de façon à ce que vous lui rapportiez tous les ragots de bureau. Moi, je ne mange pas de ce pain-là ! »

« Si je comprends bien, on est manipulé dans tous les cas par vous ou par Duchemin. C’est très motivant. »

« Qu’est-ce que vous voulez que j’y fasse ? C’est la vie. Nous vivons en meutes, et il faut donc qu’il y ait des chefs de meute. Comme nous sommes sortis de l’air de l’animalité, il faut que nous mettions un peu de subtilité dans les rapports humains. D’ailleurs, ce serait mieux pour vous de faire semblant de ne pas vous apercevoir que vous êtes manipulé, sinon nous serions obligés de revenir à des stratégies plus bestiales pour vous diriger… »

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