Archive pour le 2 juin, 2013

Peut-on rire de tout ?

2 juin, 2013

« Vous passez votre temps à vous moquer de nos petits travers. C’est un peu facile. Si vous croyez qu’on va sortir de la crise en faisant les malins… »

« J’aime bien mettre le doigt sur les hypocrisies sociales… »

« Vous raillez surtout les valeurs fondamentales de notre société. Par exemple, le travail. Ce n’est pas vous qui vous levez à cinq heures pour aller à l’usine. Vous vous contentez de taper sur votre PC des âneries aux copains, sur le coup de dix heure du matin, après avoir pris un confortable petit déjeuner. Vous n’avez pas honte ? »

« Euh… bin non ! »

« C’est encore pire. Vous êtes victime d’une vraie maladie. Les gens comme vous ne savent que persifler, encore persifler. Et le pire, c’est que vous gagnez votre vie en insultant l’ordre social. Vous vous nourrissez du labeur des autres ».

« Vous savez, les rois ont toujours eu leurs bouffons à leur disposition. Leu rôle était de rire de leurs prérogatives pour les ramener sur Terre ».

« Mais vous ne me faites pas rire, mon petit monsieur. Pour que la société vive, il faut produire des richesses. Vous vous contentez de regarder les autres produire. Alors bien sur, les travailleurs sont fatigués le soir. Ils n’ont pas forcément le temps de se cultiver. Ils allument la télé, ingurgitent des émissions débiles, vont au supermarché le samedi, chez belle-maman le dimanche parce que c’est le seul jour de liberté, font des enfants, se disputent pour savoir qui ira aux réunions de parents d’élèves après la journée de travail, vont en vacances dans le Périgord parce que la Côte c’est trop cher, ont peur que le chômage leur tombe dessus, s’indignent des piètres résultats de l’équipe de France… et tout ça, vous trouvez le moyen d’en rire ! »

« Disons que j’essaie de provoquer des prises de conscience… »

« Mais mon cher ami, vous ne provoquez rien du tout. Nous nous dispenserions volontiers de votre ironie. Quant à votre cynisme légendaire, vous pourriez le garder pour vous, ça ne dérangerait personne. Si vous tenez à vivre de votre plume, ce qui n’est pas un gros effort, vous pourriez plutôt exalter la vertu des travailleurs de ce pays au lieu de vous complaire dans le sarcasme ».

« C’est moins marrant. ».

« C’est pas le problème. Il faut d’abord sortir de la crise. On rigolera après. Le rire est un luxe de riches. Quand on est pauvre, on se prend au sérieux. On ne sombre pas dans le quolibet. »

« Bon d’accord, je vais écrire un manifeste. Il sera dit que s’amuser des conventions sociales est un délit, que tout espièglerie portant sur l’existence d’injustices économiques entre citoyens est passible d’emprisonnement, que décrire d’une manière moqueuse les petites manies de son voisin sera réprimé sévèrement… Beaucoup d’intellectuels signeront… »

« Et voilà, vous recommencez… »