Faire le beau

« Qu’est-ce que le beau ? »

« Vous avez de ces questions… Moi, je vous en pose une autre : est-ce que c’est important de savoir ce qu’est le beau ? »

« Oui, on a tout de même le droit de s’interroger sur ce que l’on dit. Pourquoi dira-t-on d’une vue ou d’un tableau que c’est beau ? Il faudrait éliminer les gens qui ne trouvent rien d’autre à déclarer devant un spectacle et qui éprouvent le besoin de s’exprimer tout de même. »

« Eh bien… dire que c’est beau, ça sert déjà à ça : permettre à des personnes de se prononcer sur une chose à propos de laquelle il n’ont pas grand-chose à dire. Remarquez qu’ils pourraient dire que c’est moche. C’est aussi une manière de se distinguer. »

« Revenons à nos moutons. Pour moi le beau, c’est le contraire. C’est justement quand on n’a rien à dire. C’est quand un paysage ou une œuvre d’art vous coupe le souffle. Vous êtes là, béat d’admiration, les bras ballant et vous n’en revenez pas. »

« C’est une vision extrême de la beauté. Moi, ça ne m’arrive pas souvent de rester bouche bée devant une œuvre d’art. Devant une femme peut-être. La beauté, c’est plutôt une douleur. Quand je croise un joli minois, j’ai une espèce de pointe qui me pique l’estomac. Vous voyez ce que je veux dire ? Vous n’avez pas le même sentiment ? »

« Euh… là, nous sommes dans les conséquences sensuelles de la beauté. Bon, admettons que ça fasse partie de la question. Moi, je vous demandais plutôt quelle était la cause de votre jugement esthétique si favorable. Poursuivons sur l’exemple de la beauté d’un visage si vous voulez, j’ai l’impression que ça vous inspire plus que l’art. »

« Mais c’est de l’art parfois ! De l’art à l’état brut et naturel, comme un paysage. Une beauté, c’est d’abord un truc évident. C’est le mot qui convient le mieux à ce que je pense. Un ensemble où tout est tellement bien à sa place qu’on se demande pourquoi tout n’est pas comme ça. Si vous regardez la tête des gens, il y a dans la grande majorité des cas quelque chose qui cloche par rapport au reste : des oreilles décollées, une verrue sur le nez, des sourcils trop épais, un menton proéminent… Et puis, de temps en temps, il y a un miracle, tout est en ordre, une espèce d’équilibre naturel se dégage. »

« Je vois. Mais c’est peut-être un point de vue discutable. J’ai des photos de vieillards ridés, voutés, décharnés, mais qui libèrent une sorte d’aura. On a l’impression que des détails qui pourraient être appréciés négativement prennent ensemble une autre dimension. A mon avis, c’est dû à ce petit quelque chose qui peut s’appeler l’âme d’une personne. Vos mannequins de magazine sont sûrement de belles personnes, mais elles sont complètement lisses. Aucun sentiment ne semble les animer. »

« Des plats de nouilles, si je vous suis bien. Je connais quelques vedettes qui vont être contentes. »

« C’est vous qui avez pris le cas de la beauté humaine. Mais je pourrais vous dire la même chose de peintures qui n’ont aucun intérêt, même si elles sont techniquement proches de la perfection ; elles ne sont pas forcément belles. Le millième tableau d’un mas de Provence au milieu d’un champ de lavande par exemple… »

« Et la Joconde ? »

«La Joconde ?  Euh… pour quelqu’un qui a peu de culture artistique comme vous, ça peut être un bon commencement. On a toujours l’impression que la Joconde interpelle son contemplateur avec son sourire en coin… »

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