Les hommes providentiels

« Les rats quittent le navire. »

« Il vaut mieux, avant qu’il ne coule. Les rats ne sont pas aussi bêtes que ça. Si j’ose ainsi m’exprimer. »

« Mais les causes désespérées ne sont-elles pas les plus belles ? »

« Si, peut-être, mais ce n’est pas une raison pour couler avec. »

« Ce n’est guère courageux comme posture. »

« Oui sans doute, mais il s’agit moins de courage que de rester en vie. Et puis, je trouve qu’il y a quelque chose d’orgueilleux à vouloir à tout prix redresser une situation désespérée. Il y a deux solutions. Ou bien, on y parvient et c’est une façon de se monter plus fort que les autres. Ou bien on échoue, et on espère que les autres se souviendront avec beaucoup d’émotion du courage déployé par le soi-disant sauveur. Si de plus, on pouvait lui ériger une petite statue, ce serait pas mal. Dans tous les cas, ce dernier se prend pour l’homme providentiel ».

« Mais l’Histoire a été faite d’hommes providentiels. »

« … Et d’hommes moins providentiels, si vous voyez ce que je veux dire. Mais, en même temps, c’est normal, il est plus facile de mobiliser un homme qu’une foule. Si plusieurs hommes providentiels émergent, il y en aura forcément un qui voudra être plus providentiel que les autres. Moi je préfère les hommes de compromis aux hommes providentiels. Il faut aussi beaucoup de courage pour écouter tout le monde et trouver la solution qui mécontentera le moins de gens possible. »

« Oui, mais enfin, si on fait comme ça, on ne fait jamais rien de grand. C’est du gagne petit. On tombe forcément sur les solutions les plus médiocres. »

« Je suis d’accord. Si personne n’avait pris des risques personnels, on n’aurait peut-être pas découvert l’Amérique ni grand-chose d’autre, d’ailleurs. L’idéal finalement, c’est que les hommes providentiels se la jouent modestes. Après avoir réalisé leur exploit, ils pourraient se retirer humblement dans un coin de campagne tels l’empereur Cincinnatus qui retourna à sa charrue après avoir régné. »

« Je reconnais que c’est assez classe ! Malheureusement, on n’en est plus là. Non seulement les gens veulent se faire remarquer en se dévouant à des grandes causes, si possible un peu désespérées, pour avoir l’air de partir du plus bas possible, mais après ça, ils veulent faire carrière. Sinon ils vont se mettre à penser qu’on les considérera comme des has-been. Et le résultat, c’est qu’ils écriront un livre de plus pour qu’on se souvienne d’eux. On a tout de même autre chose de plus intéressant à lire. »

« Moralité : si on n’est pas un rat, il vaut mieux rester sur le bateau qui coule à condition d’être sûr de pouvoir le redresser au dernier moment et de ne pas trop faire son malin après, parce que le sauvetage aura été opéré de justesse. Et puis, il vaudrait mieux ne pas recommencer parce que la deuxième fois on n’aura pas autant de chance. »

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