Archive pour septembre, 2012

Le liftier des Galeries

20 septembre, 2012

« Le liftier des Galeries Lafayette me paraissait immense. Accroché aux basques de ma mère, je levais péniblement la tête pour apercevoir son air sérieux et concentré. Vêtu d’un superbe uniforme vermillon comme Spirou, j’avais l’impression qu’il était seul au monde à savoir manipuler la lourde machinerie de l’ascenseur. A chaque étage, il annonçait d’une voix terrifiante les comptoirs auxquelles les clientes qui descendraient pourraient accéder : « Vêtements pour enfants, article maroquinerie, bijouterie… ».

« Et c’est ce genre d’emplois que vous voudriez ressusciter. Vous croyez sérieusement que c’est comme ça qu’on va vaincre le chômage ? De toute façon, il n’y a plus d’ascenseur aux Galeries Lafayette. Je ne vois pas bien ce que pourrait faire un liftier sur un escalator. Monter et descendre un escalier mécanique toute la journée ? Quel métier qualifié ! »

« C’était un exemple. Il faut absolument remettre au goût du jour des petits boulots pour ceux qui n’ont pas fait d’études supérieures comme vous. Par exemple, porteur de journaux ! »

« Non, ça ne va pas. Tout le monde a une tablette numérique aujourd’hui. Le porteur de nouvelles c’est le logiciel de messagerie. Vous voyez bien que les nouvelles technologies assassinent l’emploi. »

« Bon, alors on pourrait créer les poinçonneurs de billets SNCF. Moi quand je passe devant les machines sensées imprimer quelque chose, ça ne marche jamais. Je retourne le billet dans tous les sens et ça ne marche pas. Pendant ce temps là, une file d’attente se forme derrière moi et ça me mets la pression ! Au final, je voyage très énervé, c’est-à-dire très mal. Le poinçonneur de billets serait un agent chargé de calmer mon stress. »

« Je vais en parler à la SNCF. Ils seront ravis de payer des gens à faire des trous dans des billets. Allons, allons, soyons sérieux. Moi, je pense que le chômage ne se résorbera que par l’augmentation du niveau de formation des gens. Allez hop ! Tout le monde à la fac ! ».

« Si je vous suis bien, on met tous les chômeurs en formation. Sauf qu’étant donné le coût de la vie pour un étudiant, pour étudier  il faut travailler ».

Nouvelle leçon d’anatomie

17 septembre, 2012

Il est un peu tête en l’air.

Il ne se mouche pas du coude.

Il se croit  sorti de la cuisse de Jupiter

Ou alors il se prend pour le nombril du monde.

Mais il a le bras long.

Et il a l’oreille de grands personnages.

Il n’a pas les deux pieds dans le même sabot.

Il a aussi le nez creux.

Il faut reconnaitre qu’il s’est fait à la force du poignet.

Nos valeurs

16 septembre, 2012

« J’ai des valeurs moi ! »

« Ah bon, lesquelles ? Générosité, fraternité ? »

« Non, je parlais de mes valeurs en Bourse ».

« Je vois ce que c’est : on pense à soi d’abord. Les autres, après… s’il reste de la place. Ah, elle est belle la France ! Si on avait fait comme vous en 40… ».

« L’Histoire a changé son cours, Monsieur. Aujourd’hui, plus personne n’oserait nous envahir. A part les chinois, et encore… On peut donc se replier sur soi-même : la patrie n’est plus en danger. Par conséquent, moi je m’occupe de mes oignons ».

« Et la guerre économique ? Vous y avez pensé à la guerre économique ? Vous ne voyez ps que vous achetez américain, chinois, japonais ? Vous n’êtes pas très patriote. Est-ce que vous pensez à tous ces Emirs du Golfe qui rachètent notre pays immeuble après immeuble ? Votre seule réponse, c’est d’entasser des valeurs ! ».

« Bon, ne nous énervons pas. Qu’est-ce que je peux faire pour partir en guerre contre les chinois ? ».

«Allez  acheter une montre française dans la boutique de mon beau-frère ! »

« J’en ai déjà une. Elle marche très bien, je l’ai rapporté d’un voyage en Suisse, un pays charmant et… ».

« Cassez-là. Et puis pendant qu’on y est, vous devriez examiner votre garde-robe. Virez tout ce qui est étranger et rachetez français ! Et votre maison, achetée à crédit auprès d’une banque étrangère… détruisez-là ! Comment ça des vacances à Marrakech ? Vous irez visiter la Creuse, cet été. Comme tout le monde ! Votre femme sera ravie de l’effet de surprise. Elle n’attend que ça.

Et puis, arrêtez de thésauriser vos valeurs. Ruinez-vous un peu, ça ne vous fera pas de mal. L’économie nationale a besoin de votre déroute financière. Vous comprenez ? Si vous pouviez payer vos impôts aussi, au lieu de rémunérer grassement des avocats pour qu’ils vous évitent des contrôles fiscaux…

Quant à votre gamin, on se demande bien ce qu’il fait à l’Université de Yale au lieu de suivre les cours de la fac de Nanterre comme ses camarades de combat. Comment ça, vous ne voulez pas d’un gauchiste chez vous ? Mais tout le monde doit avoir un gauchiste chez soi ! Le monde est ainsi fait, Monsieur ! Tout se confronte : la pluie et le soleil, le jour et la nuit, l’homme et la femme, la droite et la gauche, les jeunes et les vieux, les salariés et les patrons, le thé et le café… la France et les autres… »

Démocratie locale et convenue

15 septembre, 2012

Les gens du village se retrouvent sur la place du marché : c’est leur lieu commun.

Ils se photographient entre eux ; ils font beaucoup de clichés.                                  

Jean pense qu’il faudrait détruire la palissade qui entoure la mairie.

Jules suggère de rectifier la platitude de la rue de la Poste.

Maurice dit qu’il faudrait réchauffer la salle des fêtes où il fait toujours froid.

Louis s’impatiente : « Zut alors ! ». Marie lui demande de ne pas être trivial.

Le maire fait semblant de ne pas avoir compris : « Redite-moi ça ! ».

Pendant ce temps-là, le pâtissier fabrique ses tartes à la crème, bien tranquillement.

 

Le bruit court

14 septembre, 2012

La porte de la grange couinait.

Des volets claquaient.

Dans l’étable les moutons bêlaient.

Le vent gémissait dans les arbres.

L’eau murmurait dans les conduites.

Des oiseaux piaillaient dans les branches.

Un nouveau-né vagit dans le lointain.

Des pas crissèrent sur le gravier.

Se défendre dans la vie

13 septembre, 2012

« Nous avons tous des stratégies de défense pour nous opposer aux agressions sournoises de l’existence ».

« C’est intéressant ce que vous dites ».

«  Par exemple, moi, quand on m’insulte, je fais semblant de ne rien entendre ou de ne rien comprendre. C’est très énervant de répéter quelque chose de désagréable à quelqu’un. On finit par avoir l’impression que ce n’est pas assez désagréable ».

« C’est astucieux ! Moi je réponds toujours que ce que vient de me dire mon agresseur est particulièrement intéressant. Il s’attend à être agressé à son tour si bien qu’en lui disant qu’il m’intéresse, je le prends à contrepied ».

« Pas mal ! Je connais aussi une autre stratégie qui consiste à déplacer le débat. Par exemple, vous m’insultez en me disant : Casse-toi pauvre con ! Et moi, je vous réponds en vous demandant si vous avez lu le menu de la cantine ! Ça n’a aucun rapport. Donc ça le désarçonne ! »

« Pas mal non plus ! »

« C’est plus efficace que d’essayer de calmer son interlocuteur. Il suffit de lui dire : allons ! Allons ! Calmons-nous ! Pour qu’il s’énerve encore plus. Remarquez, si j’étais pervers – ce qui n’est pas mon cas- je pourrais dire qu’il suffit d’utiliser ce genre de remarque idiote pour pousser votre adversaire à bout.  Un agresseur qui perd ses nerfs n’agresse plus. C’est aussi une manière de s’en débarrasser ».

« C’est intéressant ce que vous dites. Euh !… Non, pardon. Enfin si ! C’est réellement intéressant. Vos défenses anti-aériennes sont très au point. Mais moi quand j’agresse je suis très fin. Je m’insinue sournoisement entre les lignes ennemies. J’émets des allusions à peine voilées, des sous-entendus peu discrets ».

« Le risque, c’est que vos allusions soient tellement voilées ou discretes que votre adversaire ne les comprennent pas, auquel cas ce n’est plus une agression puisque votre victime n’est pas atteinte. ».

« Certes mais en accompagnant mes paroles, d’un regard moqueur ou ironique, j’obtiens de très beaux résultats. Beaucoup de gens m’en veulent à mort. Je passe pour un ignoble individu, prompt à toutes les attaques injustifiées».

« C’est pas mal. Mais moi quand je n’ai plus d’arguments, je casse la figure ! »

A notre rayon jardinerie

12 septembre, 2012

Il avait découvert le pot aux roses.

Il y avait un cactus.

Mais il n’allait pas pousser Mémé dans les orties.

Pour autant, il ne la couvrirait pas de fleurs.

Après tout, ce n’était pas ses oignons.

Elle n’avait pas commis de péché.

Elle n’avait pas fumé de l’herbe.

Et puis elle était fauchée comme les blés.

Elle continuera ses promenades jusqu’au Jardin  Botanique.

Queleques expressions de chez nous

11 septembre, 2012

« Je n’aime pas qu’on me raconte des salades ».

« Ça doit être dur d’écrire une histoire sur des salades. Il faudrait imaginer une pauvre laitue qui serait tombée dans les griffes d’ignobles poivrons, opérant comme des pirates dans la mer des Caraïbes. Le persil épouserait la belle laitue qu’il aurait délivrée de ce bandit de concombre  qui l’avait rachetée au poivron comme un esclave romaine ».

« C’est complètement idiot comme histoire ! ».

« C’est pour ça qu’il ne faut pas me la raconter ».

« C’est une simple façon de parler ! Si j dis qu’il ne faut pas raconter d’histoire à dormir debout, vous n’allez pas me faire le récit de vos tentatives pour vous endormir sans vous coucher ».

« Bin…si, justement ! Un jour, j’ai réussi à m’endormir dans le métro. Le problème, c’est que ma voisine a fait la même chose. Elle n’était pas très contente quand je lui ai fait remarquer d’un ton enjoué que nous avons dormi ensemble. C’était pour rire ».

« Si je comprends bien, vous prenez tout au premier degré ».

« Oui. C’est une vraie maladie reconnue par la science. Au lycée, le prof avait dit qu’il fallait savoir ses leçons sur le bout des doigts. J’avais donc écrit toutes mes formules de maths sur mes phalanges, c’était très pratique pour m’en souvenir. Le prof a dit que je ne comprenais pas grand-chose à son enseignement ».

« Il avait peut-être raison ».

« Depuis, je fais tout de même attention à ce que je fais. Il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Mon fils vit toujours avec moi. Je ne suis pas idiot ».

« Moi non plus ».

« Je préfère ça. Finalement les beaux esprits se rencontrent ».

« Comment pouvez-vous comparer la beauté de votre esprit à la mienne ? ».

« C’était une expression, je ne me permets pas de comparer votre esprit au mien ».

« Bon, là je suis au bout du rouleau ».

« Il faut en acheter un autre ! Ce n’est pas très cher ! ».

« Ce n’est pas ce que je voulais dire. Si vous prenez tout au pied de la lettre, on ne va pas s’en sortir ».

« Je ne prends rien. Je regarde tous les jours les pieds du facteur, mais je n’y trouve rien dont je pourrais me saisir. ».

« Hé bin ! On est dans de beaux draps ! »

« Vous me faites penser qu’il faut que je change les miens, je ne dors pas bien dans du nylon ».

« Il y a des promos en ce moment. Ne ratez pas le coche ! »

« Il faut prendre le coche pour aller à Carrefour ? Je croyais qu’on pouvait s’y rendre en bus ou en voiture ! »

« Pff !… »

Noblesse oblige

10 septembre, 2012

Pour leurs vingt ans de mariage, il a commandé un baron d’agneau.

Ils vont faire un festin de roi.

Il prend des attitudes majestueuses,

Tandis que sa femme se donne des airs de princesse.

Il ne se rend pas compte du ridicule de son épouse.

Il lui a offert une chevalière

Qu’il a fait venir de Rennes.

Il fait visiter son élevage de dauphins à ses invités.

Dans son costume de cérémonie, il est impérial

Au sens noble du terme.

Un bon paroissien

9 septembre, 2012

« Je vais vous raconter mon histoire en moins de deux ».

« Prenez votre temps. J’ai des tonnes de rendez-vous, mais j’ai mon temps. En moins de quatre, ça me va très bien. Pourquoi les gens sont-ils toujours pressés ? »

« Je me rendais à l’église à brides abattues… »

« Vous avez un cheval ? »

« Non, c’est pour dire que j’allais très rapidement à la messe car j’étais en retard. C’est pour vous situer le cadre de mon histoire. Imaginez un paroissien endimanché qui court à perdre haleine sur le trottoir ».

« Vous l’avez retrouvé votre haleine ? »

« Oui, car quand j’arrive à bout de souffle, la porte du lieu saint est fermé. Que me dit-on alors ? »

« Que c’est lundi. Et que vous vous êtes trompé de jour ».

« Ne brulez pas les étapes. Sinon, je vais m’embrouiller ».

« Je ne suis pas un pyromane. J’essaie de vous aider ».

« On me dit que le curé est en grève. Ah bon ! Dis-je d’un air étonné ».

« Il y en a pour longtemps, j’ai un petit boulot à terminer… »

« C’est vous qui m’avez dit de ne pas aller bon train. J’essaie de vous faire sentir mon état d’esprit dans une scène authentique. Sur ces entrefaites,  je vois arriver le père Decizo à fond la caisse ».

« Il était dans une caisse ? ».

« Non, il n’a pas de voiture. Il survient à pied en courant à toutes jambes ! Vous ne comprenez pas grand-chose à ce que je dis…  C’est alors que le père Decizo nous dit que le vigneron Dejambes ne veut pas négocier le prix du vin de messe… ».

« Ce n’est pas possible : Dejambes ? Celui qui a inventé un jeu ? »

« Il est marchand de jouets ? ».

« Vous ne connaissez pas le jeu Dejambes ? Ah, ah ! Non, je rigole. Finissez votre histoire parce que là, il va falloir que je file le pied au plancher ».

« Ça va être difficile, nous sommes sur un carrelage. Enfin bref, le père Decizo l’avait mauvaise ».

« Quoi ? »

« Quoi quoi ? »

« Qu’est-ce qui était mauvaise ? »

« Bon, je vous la fais courte. Je n’ai pas été à la messe dimanche dernier. C’est pour ça que je n’ai pas pu venir au boulot de toute la semaine pour ne pas prendre le risque de commettre des péchés. Vous savez ce que c’est la lutte entre collègues pour faire carrière est sans pitié ».

« Bien ! Hé bien, mon cher Martin, je vais peut-être prendre un billet pour l’enfer, mais je vais vous retenir huit jours sur vos congés à cause du père Decizo… ».

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