La vraie vie

« Y a-t-il une vie après les courses au supermarché du samedi ? »

« C’est à moi que vous parlez ? »

« Bin… oui. Vous ne vous êtes jamais posé ce genre de questions ? Moi, je me demande s’il existe d’autres occasions de se frotter à la vraie vie ? »

« Quand même… le samedi soir vous pouvez sortir en boite, c’est nettement plus intéressant. »

« Il y a beaucoup trop de bruit, je ne comprends rien à ce que l’on me dit. »

« Les boites, ce n’est pas fait pour faire la conversation, c’est fait pour se déchaîner. »

« Ce n’est pas passionnant. Au supermarché, j’ai l’impression qu’on s’occupe de moi. Vous vous rendez compte : tous ces producteurs et tous ces fournisseurs qui apportent leurs marchandises en provenance des 4 coins du monde, rien que pour vous ! C’est bien simple moi quand je prends mon paquet de café dans le rayon, j’ai l’impression de serrer la main du paysan de Colombie. »

« C’est curieux, moi je n’ai pas du tout cette impression.  Il y a quand même mieux à faire le week-end. Par exemple, je vais diner chez ma belle-mère avec Ginette et les enfants et on passe une bonne soirée ! »

« Bof, moi la belle-famille…  je l’ai assez vue. Tandis que dans les allées de l’hyper, vous avez devant vous un concentré d’humanité, c’est autre chose que le poulet rôti de belle-maman. »

« Il y a surtout un concentré de chariots. Je ne comprends jamais pourquoi les gens plantent leurs caddies en travers des allées pour m’empêcher de passer. »

« Vous voyez les choses par le petit bout. Regardez plutôt comme ils se comportent, les yeux hagards, les mains avides à la recherche de leur compote préférée ou regardant d’un air suspicieux les bottes de poireaux sagement alignées sur leur étal. C’est profondément humain.  Dérisoire, mais humain. D’où ma question ; y a-t-il encore une vie possible après un tel spectacle ? »

« Bin oui, on peut aller à la messe. Moi, j’y vais pas, mais en principe, c’est fait pour élever l’âme au-dessus des contingences du quotidien. »

« Oui, bof ! La religion, ça me culpabilise un peu. Il faut toujours se repentir d’exister. « 

« Ou alors, vous pouvez aller au foot. C’est une vraie dramaturgie. C’est exaltant. On ne sait jamais comment ça va se finir. Tandis qu’au supermarché, ça se finit toujours devant une caissière ensommeillée qui attend avidement sa prochaine pause tout en vous regardant benoitement  essayer de vous souvenir de votre code de carte bancaire. »

« Vous pouvez choisir votre caissière. Moi, je passe toujours devant les caissières qui me plaisent. Même s’il y a trois kilomètres de queue. Je plaisante avec  elles, nous pouvons établir un contact humain. Ce n’est pas avec le curé de la paroisse en prières ou un supporter hurlant frénétiquement  que vous obtiendrez cette richesse de dialogue. »

« Alors là, vu comme ça …évidemment… »

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