Archive pour le 19 avril, 2012

Séparation

19 avril, 2012

J’aimais ta façon de lancer tes affaires n’importe où en rentrant. Normalement, les filles ça range…

J’aimais quand tu rentrais tard et que tu faisais n’importe quoi pour dîner. Le docteur Mouchard est resté confondu  de stupéfaction devant la liste de nos habitudes alimentaires.

J’aimais ta façon de jeter à  la poubelle nos factures sans les payer avec une poignée de journaux publicitaires.

J’étais fasciné par les marques de dentifrice sur le rebord du lavabo, indice lumineux de ton passage merveilleux. Normalement, les filles ça nettoie…

La perte périodique de ton trousseau de clés m’a valu une grande popularité chez « Monsieur Clés-Minute ». J’ai eu le temps d’apprécier sa façon de raconter ses deux guerres, son passé colonial, le Tour de France au temps où les français le gagnaient.

Le poulet basquaise de ta mère était un régal. J’aimais son caractère récurrent qui évitait, lorsqu’on était convié à déjeuner, de s’interroger sur le menu.

Grâce à ton agenda surbooké qui t’empêchait d’aller aux réunions de parents d’élèves, j’ai pu faire longuement connaissance avec Madame Bouriquet, la maîtresse de CE2 de Julie. Nous nous sommes parfaitement entendus sur ses faiblesses en calcul.

Ta façon de te révolter sur l’outrecuidance de la domination masculine dans notre civilisation actuelle me touchait profondément. En tant qu’être masculin, j’en ai gagné l’envie de m’auto-révolter.

Tes séances d’essayage dans les grands magasins étaient l’un de mes moments préférés. Pour te voir dans des vêtements qui me plaisaient, il suffisait de te féliciter lorsque tu paraissais dans les robes que je n’aimais pas.

J’adorais ton absence totale de conscience politique. Ta méconnaissance abyssale de la composition du gouvernement. Ton regard perdu quand je t’ai montré pour la première fois ta carte d’électeur.

Je me souviens encore avec émotion de nos vacances sur les longues plages de sable blanc de l’Atlantique. Mes courses éperdues dans le vent pour démêler les fils de ton cerf-volant emberlificotés entre les doigts de pieds des estivants mollement allongés sous leurs parasols bariolés.

J’ai aimé la façon dont nous nous sommes séparés. Par mail, pour ne pas avoir assez de place pour lister les reproches réciproques que nous aurions pu nous lancer de vive voix, ce qui n’auraient servi qu’à nous faire du mal.