Archive pour le 12 avril, 2012

Dormir debout

12 avril, 2012

« Je me lève toujours de mauvaise humeur, le matin. »

« Moi aussi, cher voisin. Rien que l’idée de me lever me contrarie. Comment peut-on expliquer ce problème ? Pourtant l’homme est bâti pour se promener sur ses deux pieds. »

« Certes, mais c’est plus fatigant que la position allongée surtout sur un matelas de bonne marque ni trop mou, ni trop dur. Et puis, il y a la charge mentale. »

« C’est quoi, la charge mentale ? »

« Ce sont tous les soucis qui vous arrivent en rafale dans la tête dès que vous dépassez la demi-seconde qui succède à votre réveil. Vous voyez ce que je veux dire : il va falloir remplir le réservoir de la bagnole avec un prix du super qui ne cesse de croitre, votre chef de service vous a fixé un rendez-vous, votre belle-mère vous a invité à diner, votre gamin a encore fait des siennes au collège, et toutes ces sortes de choses… »

« Je vois. Rien que ça, moi ça me donne envie de me recoucher. Le problème, c’est que si je me recouche, je ne peux plus vivre. Ma femme ne veut pas de télé dans la chambre. »

« C’est mon problème aussi. Il ne me reste que la solution de me traîner sur le canapé pour pouvoir suivre le foot tranquillement. »

« Tranquillement, c’est vite dit. Parce qu’il faut encore se lever pour aller chercher des bières dans le frigo. Personne ne me les apporte ! »

« Le pire dans tout ça, c’est qu’on finit par se lever quand même. Finalement, je crois que nous sommes des espèces de héros du quotidien. Nous souffrons en silence. En serrant les dents. Nous repoussons les limites de l’extrême. Par exemple, moi … quand j’arrive dans la cuisine à la force du jarret et que je dois constater qu’il n’y a plus de café, eh bien, je ne dis rien. Pas un mot ! Et je prends du thé ! »

« Alors là, chapeau ! C’est votre femme qui doit être contente ! »

« La vie est une lutte incessante, cher voisin. Et elle recommence tous les jours à six heures trente. Certes nous sommes d’une humeur maussade mais quelle abnégation ! Nos proches ne se rendent pas toujours compte de notre courage. »

« C’est bien vrai, ça. Quand je pense au moment où il faut se mettre sous la douche alors qu’il faisait si bon sous la couette, ça me fait froid dans le dos. Mais, je résiste à la tentation de retourner au lit. Je me demande bien pourquoi d’ailleurs. Nous sommes damnés. Il y a quelque part une espèce de force maléfique et inflexible qui nous pousse à faire ce que nous n’avons pas envie de faire. »

« Heureusement qu’on a inventé la sieste, cher voisin. Je vénère chaque jour la divinité qui a inventé la sieste. D’ailleurs si vous le permettez, je crois qu’il est l’heure… »