Un cadre pas très dynamique

 Neil Balaruc ne s’appelle pas Neil. Il s’est baptisé ainsi pour faire américain. Dans son job, c’est indispensable. Son nom sonne encore trop français, il faudra voir plus tard quand il aura conquis le siège de manager général. Pour le moment, il n’est que directeur commercial dans son entreprise qui vend des logiciels cartographiques. 

Aujourd’hui il a réuni tous ses vendeurs pour la mise au point mensuelle. 

Neil Balaruc passe sa main sur son front dégarni. Il joue un instant de ses lunettes à fortes montures avant de les ajuster sur un appendice nasal orné d’une magnifique verrue bourgeonnante. 

De ses yeux gris-vert que chacun s’accorde à trouver particulièrement vides d’expression humaine, il les dévisage un par un. On lui a fourgué une équipe de branquignols. C’est lui qui se tape tout le boulot et en plus, il lui faut faire travailler ces incapables. 

Il y a là Moresco, sa tignasse couleur carotte et ses tâches de rousseurs. Ses résultats ne sont pas plus mauvais que la moyenne, c’est-à-dire désastreux. « Monsieur » Moresco trouve le temps de lire Sénèque et Voltaire. Pour prendre du recul sur la vie, parait-il. Neil exècre Moresco et ses manières d’intellectuels. En outre, Moresco s’occupe de ses enfants le week-end, il parle souvent de  leurs réussites scolaires avec satisfaction.

Neil lui, rentre chaque soir dans son appartement fourbu. Il n’a pas de temps à perdre en s’achetant des bouquins et encore moins en les ouvrant. Il n’a pas le loisir de voir ses enfants et d’ailleurs il se souvient à peine en avoir eu d’un lointain mariage avec Lisa. La famille, c’est juste bon à ralentir une carrière professionnelle. 

Moresco est très copain avec Delteil qui ne vaut pas beaucoup mieux. Neil Balaruc est obligé de secouer régulièrement Delteil. Georges Delteil s’insurge chaque fois qu’on lui parle de ses objectifs quantifiés. Lui prétend faire dans la qualité. Selon lui, seul le client satisfait revient. Neil a du lui expliquer qu’avant « satisfait », il y avait le mot « client ». La seule chose qui devrait compter pour un vendeur était la courbe du chiffre d’affaires de l’équipe et une courbe n’a pas à être satisfaite ou pas. 

Neil Balaruc observe l’air coincé de Delteil qui fait semblant de s’absorber dans la lecture de ses dossiers en attendant le début de la réunion. Delteil va encore lui parler de la satisfaction de ses acheteurs, c’est sûr. Il va être assommant. 

A ses cotés se tient Margarita. Ses cheveux noirs aux reflets métalliques  et son ascendance espagnole, lui donne du piquant auprès de la clientèle. Mais Neil Balaruc ne voit rien de performant dans son travail. Et puis, le comble, c’est qu’elle travaille à quatre-vingt pour cent. Madame tient à son mercredi et elle a la loi pour elle. Neil Balaruc, lui, se donne à cent-cinquante pour cent pour l’entreprise. C’est un guerrier, pas un touriste. 

Duchemin, c’est la cerise sur le gâteau. Imposé par la direction dans l’équipe, il n’en fiche pas une rame. A part draguer Margarita, Neil Balaruc ne l’a jamais vu entreprendre quelque chose de positif. Quant à ses résultats commerciaux, ils sont consternants. 

Neil Balaruc déteste ces gens. Il sent confusément qu’ils ont une vie qui lui échappe. Ces « gens-là » vont au cinéma, au musée, se cultivent, reçoivent des amis, vont aux sports d’hiver, se marient, élèvent des enfants. Certains peut-être éprouvent du plaisir à les voir grandir ! Et pourquoi pas de la fierté pendant qu’on y est ! 

Et pendant ce temps là, c’est Neil Balaruc qui fait tourner le service. Dans l’incurie et le je-m’en-foutisme général ! 

Heureusement, il y a en bout de table le petit nouveau qui n’est pas mal du tout. Baptiste, il s’appelle Jean Baptiste.Il parait que c’est un nom d’apôtre. Neil Balaruc l’ignorait. Sa bible, ce sont ses livres de vente ou de management. Baptiste a vite compris : dès le premier jour, il est venu demander des conseils avisés à son supérieur. Lui au moins, il ne tarit pas d’admiration sur l’abnégation de Neil Balaruc, son engagement au service de l’entreprise, sa capacité à montrer l’exemple à ses troupes comme un grand chef de guerre. 

Le reste de l’équipe déteste Balaruc. Ses airs supérieurs, sa façon de commander sans humour ni humanité. Son dédain pour tout ce qui ne rentre pas dans ses courbes ou ses tableaux de bord. Son insignifiance dès qu’on parle d’autre chose que des affaires du service. Son inculture. Sa sottise. 

La réunion commence par un tour de table. Le directeur commercial donne le ton : 

« Madame, messieurs, vos résultats sont désastreux ! Je vous rappelle que vous êtes au service de l’entreprise pas à celui de vos intérêts particuliers ! » 

Les têtes se baissent. Les regards se croisent furtivement par en-dessous. 

« Je ne parle pas des scores de Monsieur Duchemin évidemment, mais prenons par exemple le chiffre d’affaires de Monsieur Delteil. Un seul nouveau client depuis trois mois. Et encore, il est venu chez nous en se trompant d’adresse ! » 

Louis Delteil se gratte le menton, indice d’une intervention prochaine : 

« Monsieur, je travaille sur la qualité de nos interventions… » 

« Delteil, foutez-moi la paix avec votre qualité ! Prenez exemple plutôt sur Jean Baptiste. Voilà un mois qu’il est avec nous et déjà dix ventes réussies !  Bravo, mon petit Jean ! » 

Des coups d’œil méprisants se tournent vers le nouveau venu. Jean Baptiste se rengorge et rajuste son nœud de cravate. Son regard de binoclard luit de reconnaissance envers son chef de service qui vient de le citer sur le front des troupes. Les autres ont pris son visage de bon élève en grippe !  

Jean Baptiste croit bon de se distinguer un peu plus : 

« Monsieur, j’ai encore tant à apprendre de vous ! » 

Louis Moresco soupire. Des lèches-bottes, il en a vu, mais alors là ! 

La réunion se termine dans un brouhaha de conversations et de chaises tirées. La secrétaire de Neil Balaruc en profite pour lui glisser que le directeur général souhaite s’entretenir avec lui. Neil Balaruc maugrée. Non seulement, il lui faut gérer l’incompétence de son équipe, mais encore il va falloir supporter les recommandations de la direction. Personne ne tient compte de son emploi du temps surchargé et des dossiers qui l’attendent sur son bureau ! 

Martin Van Aerde a hérité l’entreprise de son père, un petit industriel belge qui s’était lancé très tôt sur le marché des logiciels. Il a une belle stature Martin Van Aerde, soigneusement entretenue dans sa salle de sport préférée. Son regard mauve a toujours produit une étrange impression sur Neil Balaruc. Lorsqu’il penche sa tête de coté en dévisageant son interlocuteur, il donne le sentiment d’avoir déjà deviné ce dernier dans ce qu’il a de plus profond à cacher. 

Van Aerde a une manie, connue de toute l’entreprise : son chien. Sultan, son labrador noir, le suit dans toutes les réunions. 

Lorsque Neil Balaruc pénètre dans son bureau, orné de verre et d’acier, la bête est allongée sur la moquette émeraude,  le museau entre les pattes, au pied de son maître. A l’entrée de Balaruc, elle émet un grognement que Van Aerde calme immédiatement. 

Les deux hommes s’installent sur les fauteuils de cuir noir. Neil Balaruc sait que Van Aerde en dépit de la douceur de ses traits, n’est pas un homme a passé par quatre chemins avant d’aller au but. Il ne va pas être déçu. Son patron lisse de sa main droite son opulente chevelure blonde, puis se penche en avant, coudes sur les genoux : 

« Balaruc, personne ne vous aime ! Même Sultan vous déteste ! C’est incroyable, je n’ai jamais vu ça ailleurs ! «  

« Monsieur le Directeur Général… » 

« L’humain, Balaruc ! L’humain, il faut travailler dans l’humain !  Prenez exemple sur Moresco, c’est un humaniste lui. Il sait s’intéresser aux gens, les mettre en valeur, leur donner confiance. D’ailleurs, je pense à sa candidature pour le poste de Manager Général. Qu’en pensez-vous ? » 

Neil Balaruc ressent à cet instant cette curieuse impression qui la saisit chaque fois qu’il est en difficulté : il transpire de l’intérieur. Deux drames le secouent : le poste qu’il convoitait s’éloigne tandis que la perspective la plus sombre s’ouvre devant lui : dépendre de Moresco qui deviendrait son supérieur hiérarchique. Il tente une manœuvre désespérée. Surtout ne pas contrarier Van Aerde, mais savoir se mettre en avant aussi. 

« Euh !… Très bon choix Monsieur le Directeur Général, mais je tiens à dire que je crois m’être toujours comporté humainement avec mes collaborateurs. J’entretiens une forte relation de proximité avec eux. Tenez, le jeune Jean Baptiste que nous venons d’embaucher m’admire profondément. C’est lui-même qui me l’a dit ! » 

Martin Van Aerde soupire tristement : 

« J’ai entendu parler de lui, Balaruc. Un sot trouve toujours un plus sot qui l’admire. C’est ce que disait Boileau ! » 

Neil Balaruc se raidit. Quelqu’un est passé détruire sa réputation auprès du directeur. Il y a eu des manœuvres ourdies contre lui ! 

« Qui ça ? Il est de quel service ce Boileau ? » 

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