Péché capital

Le cardinal Dumayet regarde les longs doigts de sa main velue pianoter sur la table de chêne. Il a l’impression que son index s’agite tout seul en se dispensant de son commandement. Il faudrait qu’il fasse attention à ses gestes incontrôlés de nervosité. Dans des négociations difficiles, ce genre de détails peut le mettre en difficultés. 

Son regard balaye encore une fois les reproductions accrochées au mur de la salle de lecture. La bataille de Guernica ! Quelle faute de goût dans un séminaire ! Le Père Supérieur est un vieil original, mais le cardinal pense qu’il devra lui dire deux mots à propos de ses fantasmes artistiques. Son Eminence n’apprécie pas et quand son Eminence n’aime pas, le mieux est d’en tenir compte. 

Les yeux du cardinal Dumayet s’abaissent sur le jeune séminariste qui a pris place en face de lui. Le futur prêtre a le rouge aux joues et au front. La carnation du reste de sa peau se décline dans toutes les teintes de rose. Louis Dumayet pense à une glace à la fraise en le détaillant. Il en sourit. Intérieurement. Car le cardinal n’exprime jamais ses états d’âme. Surtout aujourd’hui. Son regard distant et sévère est redouté dans toutes les paroisses de son ressort. Ses colères donnent à ses ouailles une idée de l’enfer.

Le futur prêtre se tortille en malaxant assidument et fiévreusement tous les doigts de sa main gauche avec sa main droite. Le cardinal remarque que son col blanc fait encore plus ressortir son teint rosâtre. 

C’est un jeune qui vient de la campagne. En fermant à demi ses longues paupières, Louis Dumayet tente de deviner brièvement la vie du jeune homme. C’est sans doute une histoire classique. Des parents peu éduqués, mais rudes et courageux au labeur. Le père au teint rougi par le grand air, trop tôt atteint par les ravages de l’alcool. Une vie de peine dans une petite ferme vétuste, léguée par les aïeux. Les enfants arrivent : trois ou peut-être quatre. L’école du village aux bancs sculptés par le temps. Puis rapidement la mise au travail dans les champs. On n’a pas l’argent ni le temps pour les études supérieures. Les récoltes n’attendent pas. Il faut de la main d’œuvre. 

Un jour, une surprise. Le petit dernier a un comportement bizarre. Il est bon élève, studieux, travailleur. Il ne rechigne pas à la peine. Mais il a toujours l’air absent. Parfois, sa mère le trouve recueilli devant la croix qui domine son lit de jeune homme. Il ne s’intéresse pas aux filles, préférant la lecture dès que l’ouvrage, qui  ne manque pas à la ferme, lui en laisse le loisir. 

A seize ans, savamment drivé par le curé du village, il déclare qu’il veut entrer au séminaire. Sa mère gémit. Son père ronchonne. Deux bras de moins à la belle saison, ça compte. Le jeune homme est héroïque. Il tient bon, sa foi l’emporte. Au petit matin d’un jour de septembre, la deux chevaux du curé vient le chercher à la ferme. Muni de sa petite valise, l’enfant embrasse dignement sa mère en larmes tandis que le père se réfugie dans l’écurie pour cacher discrètement sa peine. 

Le futur prêtre vient de s’adresser à Louis Dumayet dont l’attention se réveille. S’adresser est un grand mot. Il vient plutôt de bredouiller quelque chose que le cardinal n’a pas compris. Il se souvient soudainement qu’il avait promis à son médecin personnel de se faire appareiller. Mais d’un autre coté, ses problèmes d’audition l’arrangent parfois dans des discussions compliquées avec des interlocuteurs sournois. 

En observant mieux la mine effarée du jeune homme, le cardinal Dumayet est saisi d’une crainte. Et si ce futur ecclésiastique lui avait demandé audience pour lui avouer un problème sulfureux de relations interdites ? Louis Dumayet  est sur ses gardes. A Rome, le Pape a été formel. Il ne veut plus entendre parler de ces histoires avec de jeunes garçons. Louis Dumayet a cru comprendre que Sa Sainteté en avait un petit peu ras la tiare de parcourir le monde pour s’excuser des frasques de son personnel. 

Le cardinal Dumayet a assez de soucis comme ça avec les finances de son évêché. Ils sont dans le rouge depuis longtemps. Il va falloir vendre des bijoux de famille. Les frais de ce séminaire sont effarants, le Père Supérieur n’entend rien à la gestion. Il n’a jamais rien compris à la comptabilité. 

Louis Dumayet sent le moment venu de rassurer son interlocuteur d’une phrase apaisante sinon on ne va pas s’en sortir. Pour se donner le temps de la réflexion, il toussote. Puis, il pose sa barète sur la table en espérant que ce geste de simplicité peut détendre l’atmosphère. Il note au passage que le vermillon de son couvre-chef qui l’avait tant fait rêver dans ses années d’études s’estompe. L’idée saugrenue de la faire porter au pressing lui traverse l’esprit. Les artisans teinturiers savent il donner une nouvelle vie à un couvre-chef aussi prestigieux ?  Comment faisait Richelieu ? 

-          Voyons, mon fils ! Vous avez demandé à me voir. Que se passe-t-il ?  Parler sans crainte ! 

S’il me sort une affaire de pédophilie, je me fâche tout rouge. Louis Dumayet chasse cette pensée furtive en renforçant l’attention qu’il prête au jeune homme. 

Le futur prêtre sort de sa poche un mouchoir immaculé et s’en tamponne le front avec délicatesse : 

-          Mon père, j’ai beaucoup péché … 

Louis Dumayet s’en doute, il a un dernier regard pour la bataille de Guernica. Il pense subitement que le Père Supérieur a sans doute raison. Même en ces lieux consacrés à la prière, l’horreur peut côtoyer la spiritualité. 

-          Mon fils, livrez-vous en toute confiance, nous sommes tous soumis à la tentation ! Dieu nous envoie des épreuves pour nous aider à tester notre foi ! 

Son Eminence s’exprime de sa voix la plus veloutée. Le sacerdoce exige de durs sacrifices de la part de ceux qui vouent leur vie au Seigneur. Le démon est partout prêt à fondre sur des proies sans défense. Louis Dumayet a connu beaucoup de cas semblables parmi les aspirants à la prêtrise. Il faut que son interlocuteur s’appuie sans crainte sur son expérience. Rien n’est pire qu’un voile de silence pudiquement jeté sur les écarts dus à l’attrait de la transgression. La clémence de Dieu est infinie. 

-          Voyons mon fils, avez-vous trahi vos vœux ? 

Le jeune séminariste devient écarlate sous le poids du remord qui le ronge. Cet accès sanguin inquiète le cardinal. Soudain, son interlocuteur s’effondre en sanglots. C’est le pire pour Louis Dumayet qui a toujours eu horreur des drames. Son élégance naturelle lui interdit de se livrer en public. Il a toujours été gêné du manque de retenue chez ses contemporains. Il a un vague geste de la main vers son interlocuteur qui fait un effort pour se reprendre en se mouchant bruyamment. 

Le cardinal tend l’oreille. A travers ses reniflements, il croit comprendre que le jeune homme a trompé la confiance qui lui a été faite. A tout hasard, Louis Dumayet opine de la tête d’un air patient. Mais il sent que le pire est à venir. A bout de nerfs, le jeune séminariste éclate de nouveau en larmes : 

-          L’autre jour, le père supérieur m’a confié les clés du véhicule du séminaire pour aller chercher du ravitaillement…. Tout allait bien….  Et puis une seconde d’inattention…. Et j’ai grillé un feu rouge ! Je  n’ai pas osé le lui dire ! 

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