La fin d’un rêve

Ce matin-là, Jenna ne se maquilla pas. Elle se contenta d’une queue de cheval, brossée à la hâte pour ordonner sa belle chevelure blonde. L’heure n’était pas aux démonstrations de coquetterie. Elle sauta dans un de ces nouveaux taxis sans chauffeur qui obéissaient à la seule voix du client. D’une voix embrumée, la jeune femme jeta l’ordre à la machine de la conduire à la gare de Lyon. La journée était grave. Comment avait-on pu en venir là ? 

Nous étions au milieu de l’été. Habituellement désertes dans cette période de l’année, les rues et les avenues étaient envahies de véhicules en tous genres : tramway sur pneus, voiture sur coussin d’air, vélos électriques. Quelques originaux marchaient à pied. Parfois un sifflement d’air obligeait à lever la tête. Les hélicoptères de l’armée sillonnaient le ciel à une vitesse effarante. 

Pendant son trajet, Jenna passa en revue tout ce qui s’était passé pendant ces dernières années en espérant découvrir les racines profondes des évènements récents. 

La croissance économique était revenue. L’espérance de vie avait dépassé cent ans. Dans les magasins l’argent coulait à flots, les coffres des banques ne désemplissaient pas. Il n’y avait plus beaucoup de travail, mais il était équitablement partagé. De toute façon, ceux qui n’avaient pas d’emploi disposaient de rentes confortables distribuées par l’Etat. Lorsque des conflits surgissaient dans la société, des assemblées populaires se réunissaient. Chacun pouvait s’exprimer. Le parlement tranchait et l’exécutif exécutait sous le contrôle des élus du peuple. Jenna avait œuvré pour cette société idéale et en éprouvait une grande fierté.

Depuis trois ans, Jenna était députée. Elle avait eu le sentiment de faire de bonnes lois, bien acceptées par la population. Depuis l’avènement de la neuvième République et le changement radical de Constitution, les français étaient mieux représentés. Les parlementaires étaient tirés au sort parmi les électeurs. Ainsi, les femmes et les hommes, les vieux et les jeunes, les ouvriers et les cadres étaient sûrs que l’un des leurs au moins était présent à la tête des institutions pour faire valoir leurs points de vue. De plus, ce système garantissait qu’il ne pouvait plus y avoir de « métier » de politicien.  La république précédente s’était effondrée dans la corruption et les « affaires » où se mêlaient l’argent, le sexe et le pouvoir dans des imbroglios tels que l’intérêt général s’en trouvait bafoué au profit des fortunes particulières. Aujourd’hui, après avoir dignement représenté le peuple pendant cinq ans, chaque député devait retourner à ses occupations domestiques et laisser la place à de nouveaux venus. Ainsi, personne ne pouvait s’installer durablement sous les ores de la Républiques et envisager d’y prospérer aux dépens du peuple souverain. 

Jenna était certaine d’avoir bien travaillé avec ses consœurs.  A l’Assemblée, les femmes avaient un temps de parole égale à celui des hommes. Grâce à leur bon sens, l’attention qu’elles portaient aux besoins de chaque catégorie sociale, leur esprit de justice, le pays était désormais prospère et chacun recevait sa part de l’enrichissement général. Jenna était à l’origine d’une loi qui limitait de 1 à 4 les écarts de revenus. Certes, beaucoup lui reprochaient de mener une politique économique étatique au lieu de laisser jouer la loi du marché, mais Jenna avait beau jeu de rappeler les conséquences catastrophiques qu’avaient provoquées dans le pays le libéralisme économique et l’absence de régulation des revenus individuels. Des soulèvements populaires sanglants s’en étaient suivis et avait conduit à la fin de la huitième république dans un chaos indescriptible. 

Jenna était sûre de n’avoir rien à se reprocher. Elle avait travaillé d’arrache-pied pour que la société change. Ses différents mariages et son désir de maternité, elle les avait sacrifiés au profit de ses convictions. On touchait au but lorsque la catastrophe s’abattit sur le pays. 

En arrivant sur le parvis de l’antique gare, la députée fut surprise par la réverbération des rayons du soleil. Ella ajusta ses lunettes noires pour se protéger mais aussi pour ne pas être reconnue. Sa chevelure blonde et ses courbes plantureuses faisaient depuis quelques mois la une sur tous les réseaux virtuels. 

Le tumulte et la confusion régnaient. La foule rassemblée criait son désespoir. Des jeunes gens au torse nu grimpaient sur les monuments publics pour haranguer leurs concitoyens. Les hauts parleurs répercutaient au loin la fureur populaire. Des poings se levaient de rage. Des banderoles s’agitaient frénétiquement. 

La place était entourée de chars d’assaut au profil surbaissé qui pointaient leur gueule noire et menaçante sur les hommes et les femmes qui clamaient leur colère. L’armée encadrait les manifestants sans la moindre faille. Jenna dut produire son insigne de député pour se frayer un chemin jusqu’aux quais. Parfois un homme la reconnaissait : des insultes pleuvaient, des menaces grondaient, obligeant Jenna à presser le pas sous la protection de militaires casqués et lourdement armés. 

Quinze jours auparavant, la jeune femme était ovationnée dans tous les rassemblements publics où elle se produisait. Comment a-t-on pu en arriver là ? se répétait-elle en pénétrant sous la verrière de la gare de Lyon. 

Pourtant les sondages étaient au beau fixe. Depuis plusieurs années déjà, les nouvelles institutions avaient su relever le pays. Tous les indicateurs économiques étaient au vert. La pauvreté avait été éradiquée, les banlieues s’étaient couvertes de petites maisons individuelles propres à loger tous ceux qui ne pouvaient trouver de toit par eux-mêmes, la solidarité nationale jouait à plein en faveur des handicapés et des personnes âgées. Les magasins retrouvaient leurs consommateurs. Contrairement à tous les augures, la concentration des leviers de l’économie n’avait apporté que du bonheur dans les foyers. Jenna le disait dans ses meetings : aujourd’hui ce n’était plus les industriels ou les banquiers qui commandaient, c’étaient les représentants du peuple ! Bref, elle avait le sentiment d’avoir construit une société de bonheur et de paix comme jamais la France n’en avait connu. 

Alors qu’est-ce qui n’avait pas fonctionné ? 

Certes, l’opposition parlementaire avait fait remarquer que la prospérité économique n’était pas un but en soi, que le bonheur du peuple nécessitait la mise en exergue de valeurs élevées et que le travail de Jenna et de ses alliés politiques avaient oublié le devoir de fraternisation mondiale avec les pays les plus pauvres. Pour autant, Jenna ne comprenait pas que les conditions d’une vie riche et apaisée de ses concitoyens pour lesquelles elle se battait depuis si longtemps, fussent compromises par une gigantesque bourrasque venue d’ailleurs. 

Sur les rails, une flottille de TGV de la nouvelle génération rugissait, prêts à bondir en direction du midi. A l’Assemblée, on avait été fiers de la mis en service de ces trains qui pouvaient désormais traverser la France en une heure de temps. 

Sur les quais, les jeunes gens en uniformes pullulaient. Certains étaient déjà installés dans les rames. Jenna, le cœur serré, ne comptait plus les silhouettes en uniforme qui enlaçaient une épouse ou une mère pour un dernier adieu. Hier, à l’Assemblée, dans une séance qui restera tristement historique, elle avait du voter la mobilisation générale. 

Des hordes incontrôlées de militaires africains assiégeaient désormais les frontières du sud. Une multitude de bateaux de guerre avaient été repérés au large des côtes méditerranéennes. La « Grande Bleue » étaient couverte de « boat people » remplies d’hommes et de femmes en guenilles qui bravaient les tempêtes pour accoster coûte que coûte sur nos rivages à la recherche d’un impossible avenir. 

La richesse insolente du pays avait attiré de plus en plus d’immigrés qui n’en pouvaient plus de  la famine et de la misère qui s’étendaient dans leurs pays d’origine. Jenna et les députés n’avaient rien vu venir de cette révolte. 

La société idéale dont ils étaient si fiers avait laissé de coté la misère du monde. 

Jenna eut un regard triste pour le journal électronique dont les titres lumineux rappelaient l’ordre de mobilisation générale. Ses yeux se figèrent comme obnubilé par la date du jour qui clignotait : nous étions le 1er août 2914. 

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