Des vendanges interrompues

Le minibus de l’oncle Iqbal avait remonté une fois de plus la vallée du Rhône en s’arrêtant tous les cinquante kilomètres sur une aire d’autoroute. D’abord parce que, selon l’oncle, le moteur chauffait rapidement et ensuite parce que la tante Hannah avait le mal de mer. 

Il est vrai qu’à neuf dans cet atmosphère confinée, nous n’étions pas particulièrement à l’aise et que les cent cinq kilos de la tante peinaient à trouver leur place. J’ai dit à l’oncle Iqbal que son véhicule ne nous transporterait pas une année de plus. Je n’aurais pas du. Pour lui, tout allait bien. En m’écoutant, il a gratté sa panse ventrue à travers son maillot de corps maculé, il a reniflé rudement, il a lissé sa moustache humide, puis il a fait le tour de son minibus. L’examen terminé, il a déclaré qu’il ne voyait aucun problème, l’engin était comme neuf malgré ses deux cent cinquante mille kilomètres. 

Bref, j’étais arrivé là avec l’oncle, la tante et une ribambelle de cousins dont j’oubliais le nom lorsque l’été revenait. Il me semblait reconnaitre Mouslim qui s’appelait peut-être Raouf les années précédentes. Mais à quinze ans, les corps changent vite et l’oncle n’avait jamais été très fixé sur les prénoms de ses gamins, ni très attentif à ne pas mélanger les papiers d’état-civil. A vrai dire, il entretenait de nombreuses relations dans les milieux « d’affaires » au pays ce qui nécessitait d’après lui de manipuler un grand nombre de cartes d’identité ou de passeports. 

Toujours selon l’oncle Iqbal, il fallait que nous les jeunes, nous apprenions à gagner honnêtement notre vie d’une part, et que nous nous familiarisons avec les voyages d’autre part. Ce qu’il nommait « les affaires » étaient réservées aux grandes personnes.

C’est la raison pour laquelle, après avoir passé trois semaines à ramasser des abricots dans la basse vallée du Rhône, du moins ceux qui avaient échappé à la dernière grêle du mois d’août, nous nous retrouvions dans les vignobles du mâconnais pour les vendanges de septembre sous la houlette de l’oncle Iqbal, secondé par la tante Hannah. Pour Iqbal, c’était un voyage éducatif, mais aussi ses vacances après douze mois passés à balader les touristes dans les souks de Marrakech pendant la journée et à s’occuper de ses « affaires » dans les bars environnants dès le coucher du soleil. 

Le premier matin, les étudiants à la peau brunie ou rosie par les vacances étaient présents à l’appel, seaux en mains. Les jeunes filles avaient noué un pull  autour de leurs reins, certaines portaient un fichu chamarré dans les cheveux. Les garçons avaient chaussé de hautes bottes de pluie. Les plus décontractés arboraient fièrement un torse nu et musclé. Quelques silhouettes pittoresques complétaient le tableau : un personnage pansu et barbu qu’on appellera plus tard « le poète », un homme efflanqué à la peau brune, couturée et tatouée. Auprès de lui, se tenait une fillette ou une jeune fille peut-être. Elle aussi avait le teint de bronze des gens du voyage. Ses yeux noirs dévisageaient les uns et les autres avec curiosité et parfois appréhension. 

Nous écoutions Pierrot, l’inusable chef d’équipe. Je l’ai toujours connu Pierrot, son verbe rugueux, sa démarche lourde, son visage grêlé et son  triple menton. Ses yeux clairs et son doigt velu avaient un mouvement circulaire comme pour mieux convaincre chacun de ses vendangeurs de ses dernières instructions. Sécateur à la main, il s’agenouilla auprès d’un pied de vigne pour montrer comment on devait couper une grappe. Il fallait soutenir la grappe avec douceur dans la paume, « comme le sein d’une femme ». C’est la comparaison joviale qu’il employait chaque année pour détendre l’atmosphère. 

« Comme les seins d’une belle femme ! » 

Pierrot n’avait pas résisté à l’envie d’émettre une nouvelle fois son astuce annuelle. Les étudiants avaient souri bêtement. Les étudiantes avaient rougi. Puis chacun avait gagné sa rangée pour se mettre au travail. 

La propriété s’inclinait en pente douce jusqu’à la vallée de la Saône. Le soleil de septembre luisait sans l’ardeur de son collègue du mois d’août. L’atmosphère était douce. On était bien. A travers le feuillage, je sentais des ombres qui se déplaçaient d’un pied à l’autre. 

Les grappes dodues et juteuses s’offraient à nos regards. Les coups secs qui détachaient le raisin rythmaient la progression des coupeurs. Bientôt les porteurs de hotte circulèrent, les premiers seaux se vidèrent dans leur dos. L’oncle Iqbal m’avait dit que je pourrais sans doute être porteur d’ici deux ou trois ans si je continuais à bien travailler. Ils étaient mieux payés, mais selon Iqbal, il fallait que j’acquière un peu plus d’épaules. 

Au-dessus de nous, un bois de feuillus commençait à roussir sous les premiers coups de boutoir de l’automne. Au loin, un nouveau venu entonna « O sole moi » pour se donner du cœur à l’ouvrage. 

Au bout de ma rangée j’aperçus furtivement la jeune gitane en robe jaune qui semblait gambader de l’un à l’autre. Elle me fixa d’un regard étonné, puis s’enfuit comme effarouchée par ma vue. 

Le premier soir, il y avait toujours une visite des installations du domaine. Pierrot tenait essentiellement à ce que ses vendangeurs ne repartent pas ignares des mystères de la vinification. Il expliquait avec patience et enthousiasme l’égrappage, le foulage, le pressage, le débourbage, la macération. Le tout se terminait par une dégustation et un souper bien arrosé dans les caves de l’exploitation. 

Le deuxième jour, c’était le moment où, classiquement,  les jeunes étudiants sans expérience comparaient les courbatures de leurs dos. Alors là, on gémissait, on grinçait des dents, puis on se disait qu’il valait mieux ne pas y penser et on replongeait le nez dans les feuillages. 

Ce fut vers onze heures qu’ils arrivèrent au bord de la route. Les deux gendarmes en chemisettes bleues discutèrent un instant avec Pierrot. L’un était grand et longiligne, l’autre plutôt petit et râblé. Pendant un instant le souvenir d’un film de Laurel et Hardy me traversa l’esprit. 

Puis, la stupeur se lut sur les visages. Les têtes des coupeurs, abasourdies, émergèrent l’une après l’autre des rangs de la vigne. Au loin, comme à la télé, le dos courbé et les mains menottées, le gitan à la peau bronzée et couturée était emmené par les deux gendarmes et enfourné dans leur camionnette bleue. 

Au moment où le véhicule démarra, lâchant un jet de nuage noir, la fillette se jeta à corps perdu dans son sillage en hurlant. 

Pierrot la rattrapa et la maintint comme il put alors qu’elle se débattait furieusement en pleurant. Je me renseignai. Le père et sa fille vivaient dans une caravane non loin du village. Le père avait des occupations incertaines, mais il faisait les vendanges honnêtement pour sortir son enfant de la misère. 

Le lendemain l’incident fut rapidement oublié. Les étudiants chahutaient, des connivences s’étaient créées dans la soirée précédente. On échangeait déjà des adresses, des promesses, des envies de rencontres. Le spécialiste de Dalida massacrait « Bambino ». 

De nouveau, en fin de matinée, les deux mêmes gendarmes surgirent à bord de leur véhicule bleu. Des bribes de leur conversation avec Pierrot me parvinrent, les forces de l’ordre n’étaient pas contentes, elles faisaient savoir à Pierrot que la qualité du recrutement de sa main d’œuvre laissait à désirer. Pierrot se défendit vaillamment. Il n’était pas si facile que ça de trouver des hommes et des femmes disposés à courber l’échine pour ce boulot d’enfer. 

Et puis l’impensable arriva. Les deux uniformes encadrèrent Iqbal et le firent monter dans la voiture. Cette fois, ce fut Hannah et son corps obèse qui se précipitèrent vainement à la poursuite du fourgon. 

Je devinai que les « affaires » d’Iqbal venaient de le rattraper. 

Je me sentis seul. Mais en même temps, j’eus le sentiment que ce moment devait arriver. L’oncle Iqbal lui-même n’avait pas eu l’air étonné en montant dans la voiture des gendarmes. 

C’est alors que la fillette du gitan surgit dans mon dos, sortant de nulle part. Elle me prit par la main en regardant mon oncle s’éloigner, puis dit simplement : 

« Emmène-moi ! » 

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