La conscience de Marie-Bernadette

La ville de province où vivait Marcel Mollin était périodiquement affectée de restructurations industrielles qui entrainaient la fermeture de nombreuses usines. On se demandait même, à certains moments, comment les financiers pouvaient trouver encore des entreprises à mettre en cessation d’activités. 

Dans les foyers, les dettes s’amoncelaient. Au bureau de chômage, les files d’attente s’allongeaient. Devant les supermarchés, les parkings se vidaient. 

Le député-maire faisait des discours à Paris. L’archevêque priait dans son archevêché. Le journal local parlait des performances de l’équipe de foot. 

Marcel Mollin était le directeur de l’agence de la Banque d’Escompte et de Crédit. Marcel Mollin était un être rond. Tout chez lui était d’apparence circulaire. Son visage faisait penser à un ballon. Ses cheveux gris, soigneusement tirés vers l’arrière, accentuaient cette rotondité. Ses petites lunettes aux montures dorées cerclaient le globe de ses yeux gris, rarement expressifs. Comme il se doit dans les milieux financiers, Marcel Mollin portait la panse proéminente et respectable qui débordait un peu, mais pas trop de son costume trois pièces de la meilleure coupe. 

Marcel Mollin était un rouage dévoué de la banque d’affaires. De mémoire de directeurs de siège central, on n’avait jamais détecté le moindre accroc aux directives nationales dans la gestion de Marcel Mollin. En ces temps où sévissait durement la crise mondiale, Marcel Mollin avait parfaitement intégré la nouvelle politique de crédit qu’on lui avait demandé d’appliquer, assise sur le souci de ne surtout pas prêter d’argent à des industries en voie de désertion du territoire national et encore moins à des particuliers en passe d’accéder en grand nombre aux minima sociaux.

Chacun savait que Marcel Mollin qui pouvait être intraitable en affaires était largement dominé par Marie-Bernadette Mollin, épousée dès la fin de ses études devant Dieu et les deux familles, réunies pour le meilleur et surtout la meilleure gestion argentée de leurs arbres généalogiques respectifs. 

Marie-Bernadette très introduite dans les milieux paroissiaux fréquentait assidument les offices du père Rondeau auxquels elle trainait son époux tous les dimanches. 

Marie-Bernadette était, au moment de leurs épousailles, une frêle jeune fille brune à la peau de pêche. Trois dizaines d’années plus tard, sa silhouette gracile s’était transformée en forteresse à charpente massive tandis que son caractère effacé avait pris peu à peu l’ampleur d’une tornade dévastatrice. 

Marie-Bernadette dont les occupations se résumaient à l’examen attentif de sa conscience sous la direction minutieuse du père Rondeau, en vint, à l’époque dont nous parlons, à se préoccuper de la misère économique dont souffrait le bassin d’emploi où elle vivait. 

Bien secondée par le prêtre de la paroisse, Marie-Bernadette Mollin, dans un entretien du dimanche 14 février 1998, demeuré célèbre dans les annales bancaires adjura son mari de mettre fin à la pauvreté qui régnait autour d’eux. 

Marcel Mollin qui venait de sortir de sa sieste fut interloqué par la furia avec laquelle sa femme défendit la cause des déshérités de la région auxquels il passait son temps à refuser le moindre découvert. Lorsque Marie-Bernadette exigea qu’il divise par quatre les taux d’intérêt consentis aux clients de sa banque, Marcel Mollin, contrairement à son habitude, se servit une double rasade de porto à une heure parfaitement indécente : juste avant les vêpres du père Rondeau. 

De plus, Marie-Bernadette qui avait soigneusement préparé les principales orientations de sa nouvelle politique économique commanda à son époux d’annuler les agios pour les découverts en cours. Un silence se fit alors entre la femme et le mari à l’issue duquel le père Rondeau fut sur le point d’appeler le Docteur Julien, tant l’aspect congestionné du visage de Marcel Mollin vint à l’inquiéter. 

Pendant les journées suivantes, Marcel Mollin connut des moments de torture. Il n’était pas question de déroger aux règles édictées par le siège qui prônaient une rigueur sans faille dans le prêt d’argent frais, mais il ne pouvait pas ignorer non plus les menaces de sa femme qui avait mis dans la balance la pérennité de leur union au cas où il continuerait à se montrer insensible au dénuement de ses concitoyens. Au moment de ce dernier chantage, le père Rondeau s’était prudemment retiré de l’entretien au motif qu’il avait à préparer son office de l’après-midi. 

Le besoin de tranquillité nuptial l’emporta. Marcel Mollin, pour la première fois maquilla ses comptes-rendus d’activité pour faire croire à ses dirigeants qu’il poursuivait une politique de rigueur à l’égard de ses clients alors qu’il avait accédé à toutes les demandes de sa femme. Mais à quel prix se livrait-il à ces malversations bienveillantes ! Il vivait ses jours et surtout ses nuits dans la crainte d’un débarquement d’inspecteurs généraux parisiens qui viendraient examiner de près les modalités de sa gestion, revisitée par Marie-Bernadette. 

Pendant ce temps, la nouvelle se répandit dans la ville selon laquelle l’agence de Marcel Mollin accordait désormais de larges facilités bancaires aux entreprises comme aux particuliers. On se pressa à ses guichets. De nombreux comptes quittèrent l’autre établissement concurrent de la ville pour alimenter les livres de Marcel Mollin. Certes, ses nouveaux clients n’étaient pas fortunés, mais ils étaient particulièrement nombreux et, comme disait Marie-Bernadette, c’étaient les petits ruisseaux qui faisaient les grandes rivières. D’autant plus que des entreprises d’autres régions, attirées par des taux de crédit compétitifs, vinrent toquer au bureau de Marcel Mollin. 

Dès lors la vie locale changea. On vit des ateliers au bord de la faillite repartir de plus belle. Une escorte de japonais, débarqués avec l’espoir de faire main basse sur des machines industrielles réduites au silence, dut repartir piteusement. Les salariés reprenaient peu à peu confiance. Certains purent acquérir un véhicule à peu de frais pour mieux rechercher un emploi. 

Inutile  dire que ce charivari finit par inquiéter le siège de la banque. L’évènement tant redouté par Marcel Mollin se déroula un matin de juin. Deux inspecteurs généraux débarquèrent à la gare avec la ferme intention de mettre fin à cette gabegie. Ils avaient pour noms Rabichon et Malagauche. 

Leurs allures d’hyènes affamées furent rapidement remarquées dans les principales artères de la ville. Rabichon et Malagauche eurent tôt fait de dévoiler les malversations comptables de Marcel Mollin. 

Les premières conclusions des rapporteurs furent d’une grande fermeté. Au moment où la Banque Centrale Européenne et les américains eux-mêmes mettaient un frein à la distribution de crédit, on ne voyait vraiment pas pourquoi une politique économique totalement opposée à ces principes évidents pouvait produire des résultats positifs dans un bassin d’emploi totalement exsangue. C’était contraire à toute logique économique. Le fait que de nouveaux ateliers s’installaient et que le chômage se résorbait peu à peu relevait d’un vaste entourloupe, probablement nourrie par l’ambition politique du maire et les intrigues de l’Eglise qui semblait jouer un rôle louche dans cette affaire. 

La conclusion fut sans appel. Il fallait mettre Marcel Mollin en préretraite anticipée et reprendre fermement en mains l’agence pour le plus grand bien de l’économie régionale. 

Après un travail acharné, les deux inspecteurs, très fiers du diagnostic cinglant qu’ils venaient d’infliger à un établissement défaillant, s’offrirent un bon repas à l’Hôtel des Chasseurs avant de regagner leur siège parisien. 

Depuis ce jour fameux, une légende court dans la campagne environnante. D’après des témoignages concordants, ce fut au moment précis où Arnold Rabichon attaquait le dessert fétiche de la carte locale, l’ile flottante à la tomate de Marmande, que son portable retentit gaiement à l’arrivée d’un SMS. 

Arnold Rabichon et Valentin Malagauche était licenciés par leur siège central. 

Leur manœuvre avait provoqué une colère noire dans les foyers. Du jour au lendemain, les ex-clients de Marcel Mollin s’étaient précipités aux guichets pour retirer leurs avoirs. Le caissier n’avait pu satisfaire toutes les demandes. La faillite allait être prononcée. 

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