Un train de nuit

Fatigué de lutter contre les forces de l’inertie, nous roulions soudés vers la nuit, subissant l’odeur aigre des corps entremêlés. Le bruit sourd et saccadé de l’acier sur les rails étouffait les soupirs. 

Marco et moi-même avions respecté à la lettre le règlement. Deux paires de menottes liaient le prisonnier à nos poignets. Le poignet gauche pour Marco. Le droit pour moi. 

L’homme ne parlait presque pas. D’ailleurs ceux que nous emmenions au camp, n’étaient guère loquaces. Généralement, ils s’étaient défendus comme des damnés devant le Tribunal du Peuple, puis vaincus par l’inéluctable, leur discours s’éteignait peu à peu. Au moment où nous les récupérions pour les conduire à la gare, ils avaient accepté enfin leur sort. Muets et prostrés. 

En dépit de ses airs de gamin, il devait avoir mon âge. Vingt cinq ans, trente peut-être. De toute façon, ces gens-là n’avaient plus d’état-civil à partit du moment où nous les prenions en charge. Ses cheveux blonds et son visage have, fatigué par la détention, dévoré d’une barbe salie, lui donnaient l’air d’un poète maudit. J’imaginais que c’était suffisant pour le rendre suspect aux yeux des passants que nous croisions sur les quais et peut-être des autorités qui l’avaient jugé. D’autant plus qu’une espèce de lueur indocile dans son regard laissait penser qu’il n’avait en rien renoncé à sa rébellion. Contrairement aux autres. 

Il ne nous avait presque pas adressé la parole sauf pour demander une cigarette à Marco. Ce n’était pas interdit par le règlement. Marco s’était exécuté. 

Marco était un ancien des Forces du Peuple. Il portait l’uniforme vert olive depuis vingt ans. Il me conseillait souvent de ne pas faire de vagues, de dire « amen » à tout ce que me disait mon Commissaire Général et tout irait bien. Quant aux hommes que nous devions « accompagner » vers le Grand Nord, il valait mieux ne pas penser à leur sort. Ils n’avaient qu’à respecter l’ordre établi par les autorités gouvernementales et le Parti. Si les juges populaires les avaient condamnés, c’était sûrement parce qu’ils avaient commis un méfait quelconque : écrire un pamphlet, tenir une réunion secrète, organiser une manifestation ou un syndicat, enfin tout entreprise qui n’était pas contrôlable par les représentants de la Nation.

Marco disait que la seule chose qui comptait, c’était le Peuple. Les initiatives individuelles conduisaient nécessairement à l’émeute et au désordre. On ne pouvait pas avoir raison contre le Peuple et ses représentants. 

Mon père m’avait tenu à peu près les mêmes propos. Le jour où il m’avait surpris à lire les vers d’un poète étranger qui s’enflammait devant la beauté d’une femme, il m’avait expliqué patiemment son point de vue. Selon lui, j’avais peut-être raison de goûter ces lectures qui exaltaient des sentiments intimes. Mais il fallait comprendre que les temps n’étaient pas encore venus où chacun pourrait aspirer à la liberté individuelle, s’occuper de sa santé, se cultiver auprès des grands noms de la littérature. Il fallait d’abord que les jeunes gens comme moi se mettent au service de la collectivité pour travailler au redressement national, en se conformant aux directives du Parti qui saurait nous montrer le chemin vers un avenir radieux où chacun s’épanouirait. 

Mes projets, au cas où j’aurai la mauvaise idée d’en formuler, devaient s’inscrire dans le destin collectif. Par chance, il travaillait à l’usine aux cotés d’un homme qui connaissait le Commissaire de Quartier. Il avait sollicité par l’intermédiaire de ce dernier une entrevue. Le Commissaire s’était montré d’un abord très agréable. Il avait tout de suite accepté l’idée que je rentre dans les Forces du Peuple. C’était pour moi une occasion inespérée. Je serai payé, nourri et logé grâce au Peuple. De plus, je serai au service de la loi, toujours assuré d’être du bon coté pourvu que j’obéisse aux ordres de mes supérieurs. 

Très rapidement, ma robuste constitution, ma bonne santé, le goût que j’avais imprudemment affiché pour les voyages avaient fait de moi le gardien idéal des prisonniers que les tribunaux populaires avait condamné à la déportation dans le Grand Nord. 

Le voyage en train était long, au moins vingt heures à travers des paysages désertiques et inhospitaliers. Parfois une pauvre masure ou des silhouettes fourbues de paysans éreintés traversaient la fenêtre du wagon. Même à la belle saison ces gens ne voyaient jamais le soleil briller. 

Généralement, le prisonnier s’endormait à mi-parcours. Marco ne résistait guère plus longtemps au sommeil. Si je fermais les paupières, je retrouvais mon état de veille plus rapidement que mes compagnons de voyage. 

En plein hiver, nous avions reçu l’instruction de conduire à son destin ce gamin à l’allure d’artiste débraillé. Il avait relevé le col de sa veste élimée sous son cou pour se protéger vainement du froid. Les ronflements de Marco ne l’avaient pas empêché de dormir. En m’éveillant, j’observais son visage d’enfant affalé sur la panse ventru de Marco qui se soulevait au rythme des pulsations des roues du train. Ses traits paraissaient apaisés, insouciants de l’avenir immédiat. 

Il me faisait penser à Alexandre, mon voisin de pallier et copain d’école. Lui aussi rêvait souvent d’un pays imaginaire où chacun pourrait s’épanouir à sa guise dans le sport, la littérature, l’art. Profiter de la vie quoi ! Alexandre n’avait jamais voulu s’inscrire dans les Forces du Peuple avec moi. Je crois qu’il se réunissait avec d’autres pour continuer à rêver. Il me parlait souvent de démocratie. Je ne sais pas ce qu’il est devenu, Alexandre. 

Par contre, mon père était très fier de moi. Jusque sur son lit de mort, il me disait que j’avais été un bon fils, sage et obéissant, et que j’avais bien compris le fonctionnement des institutions de notre pays qui promettaient aux jeunes gens courageux et volontaires un avenir digne. Par contre, il fallait que je comprenne aussi que les rebelles et les penseurs devaient être écartés de la société et mis ensemble dans un endroit où ils auraient le temps de comprendre leurs erreurs. Pour mon père, tous les penseurs étaient nécessairement embourgeoisés ce qui, à ses yeux, étaient un qualificatif suffisant pour les punir. 

Lorsque le jeune homme se réveilla, l’air étonné qui se dessina sur son front me rappela encore irrésistiblement la frimousse d’Alexandre. Le prisonnier, puisqu’il fallait le nommer ainsi, essaya comme il put de détendre ses muscles engourdis et gênés par la présence envahissante des membres alourdis du corps de Marco. 

D’un geste, il me demanda une nouvelle cigarette. Alors que la flamme de mon briquet lui éclairait le visage, son regard croisa le mien avec intérêt. Il m’interrogea longuement sur ma famille, mes origines, mes goûts. Lorsque je lui rapportai les farces d’enfants qu’Alexandre et moi jouions à nos voisins, il sourit. Il dit que lui aussi avait tiré des sonnettes avant de s’enfuir à toutes jambes. 

Il était interdit par le règlement d’entretenir des conversations avec les prisonniers. Mais il sut s’intéresser à ce que je lui disais de moi avec une attention qu’aucun être humain ne m’avait portée jusqu’ici. 

Marco continuait à ronfler avec sonorité. Dehors, la nuit noire recouvrait la campagne. Parfois un chaos brusque nous jetait l’un contre l’autre. Nous venions de franchir un aiguillage. Il me fit comprendre qu’il devait aller aux toilettes. Ce n’était pas interdit par le règlement. Je détachai précautionneusement son poignet de celui de Marco. 

Dans le couloir, le froid et le vacarme infernal du train nous saisirent brutalement. Alors que nous parvenions au bout du wagon, nous fûmes déstabilisés par un coup de frein violent accompagné d’un crissement strident. Je compris rapidement que nous arrivions à la gare où le convoi s’arrêtait quelques minutes à chacun de ses trajets, pour permettre une inspection rapide de l’état du matériel. 

Je détachai le prisonnier tout en glissant le pied dans la porte des toilettes comme l’exigeait le règlement. Par la vitre du wagon, je voyais défilé au ralenti, sous des lueurs blafardes le quai désert d’une gare sans nom. Puis le train stoppa dans un hurlement inquiétant. Quelques bruits de conversations indistinctes me parvinrent. 

C’est à ce moment précis que l’homme jaillit des toilettes comme un loup affamé et m’asséna un violent coup de coude dans les côtes qui me projeta à terre. Je vis clairement sa silhouette déchainée s’encastrer dans la porte du wagon qu’il avait ouvert d’un coup d’épaule. Je n’étais pas assommé au point de ne pouvoir encore le retenir. Pourtant je restais sans réaction. 

L’image d’Alexandre m’avait traversé l’esprit. Le lendemain de ses quinze ans, nous étions avec nos voisins, attroupés sur le trottoir au moment où deux hommes en imperméables sombres engouffraient Alexandre dans une voiture sans plaque d’immatriculation. Le dernier regard qu’il me jeta en se retournant, juste avant d’être emporté, était ancré en moi. 

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