Le sens de l’existence

J’entre souvent dans cette église. Une vieille habitude. J’aime la rumeur de la rue qui s’estompe, puis le silence de la prière qui s’installe, la pénombre qui m’engloutit et l’autel éclairé qui éblouit. Seul avec soi-même. Eventuellement avec Lui, au cas où il existe. Quelques bigotes sont là, courbées sur leurs prie-Dieu. Parfois une de leurs silhouettes sombres se détache et esquisse une génuflexion dans la nef centrale avant de s’enfuir à petits pas vers une vie de grisaille. Quelqu’un tousse, puis se racle la gorge. 

Et puis, je la vois, mi-cachée par un pilier. Elle porte un fichu aux couleurs chamarrées, un imperméable clair qui tranche sur les tenues habituelles en ces lieux. Son regard noir et brillant fixe la croix qui étend ses bras au-dessus du tabernacle. Ses lèvres roses balbutient. Une prière sans doute. Je m’installe à ses cotés. Ce n’est pas le moment de penser à la bagatelle, mais j’éprouve le besoin irrépressible d’en savoir plus long à propos d’une présence qui ne me regarde sans doute pas. Ma phrase d’introduction est d’une banalité affligeante, je m’en rends compte au moment même où je la prononce. 

« Vous venez souvent ici ? » 

Elle tourne vers moi un visage inquiet qui se rembrunit encore un peu plus au moment où elle rencontre mon regard. Je ne suis pas sûr qu’elle m’ait entendu ou qu’elle ait envie de répondre à un importun. J’insiste : 

« Qu’est-ce qui ne va pas ? Je peux vous aider ? » 

« Je ne sais pas, mon père … »

J’essaie de la détromper. Je ne suis pas le curé de la paroisse, mais je reconnais qu’il y a de quoi se méprendre. Avec ma façon de m’occuper des autres, je suis en train de me comporter comme un ecclésiastique. Je me reprends : 

« Moi, je viens de temps en temps parce que je trouve qu’on est moins bête ici que dehors. Il ya des lieux qui rendent intelligents. » 

« C’est vrai ce que vous dites, mon père…» 

« Je ne suis pas prêtre. C’est peut-être un tort d’ailleurs. Je suis analyste financier à la Banque Nationale. Je suis désolé. » 

Pourquoi dis-je que je suis désolé à tout bout de champ ? Je ne sais pas de quoi je m’excuse. D’avoir fait une thèse d’économie financière au lieu d’entrer au séminaire ? D’être là au lieu d’écouter les cours de Wall Street ? 

Elle me répond qu’elle comprend que j’aie besoin, dans ces conditions, d’un lieu où l’on se sente intelligent. Je ne dois pas m’amuser tous les jours. Pris de court par sa réponse sensée, je poursuis mes questions idiotes : 

« Vous priez souvent ? » 

« Non, je ne sais pas faire… » 

Encore une réponse hors norme, mais pénétrante. Je n’ai jamais compris la différence qu’il y a entre prier et se raconter un poème dans sa tête. Personne ne m’a jamais appris. Il doit y avoir une histoire de concentration. Je poursuis : 

« Alors vous parlez avec vous-même… ça revient peut-être au même… ». 

Nous sortons à l’air dit libre. Le vacarme et la lumière de la rue nous surprennent. Elle a enfoncé les mains dans les poches de son imper et regarde le bout de ses chaussures d’un air boudeur. Un vieil instinct mâle me pousse à ne pas en rester là. Mais la platitude de mes réparties me consterne : 

« Et vous, vous faites quoi dans la vie ? » 

Elle hausse les épaules, soupire, marmonne : 

« J’organise des évènements. » 

Organiser des évènements, c’est curieux. Je lui dis que les évènements, ça arrive, ça ne s’organise pas. Elle a une réaction d’impatience : 

« Vous ne comprenez rien. Je mets sur pied des foires, des défilés, des carnavals. La fête, quoi !… » 

Un silence que je respecte scrupuleusement. 

« … enfin, des choses idiotes qui ne servent à rien ! » 

Son ton n’est guère aimable : je me suis fait quasiment engueuler. Ou plutôt elle se vilipende elle-même. C’est intéressant. Je prolonge la réflexion. 

« C’est ça qui vous met dans cet état ?» 

Elle me regarde avec abattement. La lenteur de mes facultés de compréhension la désespère. Elle détache ses mots pour m’expliquer sa situation : 

« Vous êtes allé au carnaval, samedi dernier ? Hé bien, le thème de la pharmacie c’était mon idée ! » 

« C’est pour ça que tout le monde était déguisé en pastille ou en sirop ou en désodorisant corporel ! » 

« C’était nul, hein ? » 

Je l’assure que son idée était complètement nulle. Le seul souci, c’est qu’elle a eu un succès monstre et fait rire la moitié de la ville. Elle a même eu un droit à une interview à la télé régionale. 

« C’est bien ça le problème. Plus je fais des choses nulles, plus les gens sont contents. Prochainement, j’organise une soirée caleçon, je suis sûre que ça va beaucoup plaire ! » 

Les passants déambulent autour de nous dans la fraîcheur d’une matinée d’un printemps précoce. Aucun n’a l’air de soupçonner que je marche à coté d’une organisatrice de soirées en sous-vêtements, en plein doute existentiel. Un homme de soixante ans, rondouillard, aux petits yeux bleus derrière des lunettes à fines montures dorées s’approche de ma compagne, un sourire niais aux lèvres : 

« Vous êtes Géraldine ! Je vous ai vu à la dernière fête paroissiale ! Grâce à vous, nous étions tous déguisés en yaourts ! J’avais choisi la fraise ! Qu’est-ce qu’on a ri ! Bravo ! » 

Géraldine me montre une mine navrée. 

« Hé voilà, le travail ! En yaourts ! Et ça les fait rire !» 

« Si ça peut vous rassurez, moi je vends des choses qui n’existent pas, à des prix exorbitants, à des gens que je ne verrai jamais, pour faire des profits colossaux empochés par des hommes riches qui ne me connaissent pas. C’est ce qu’on appelle la financiarisation de l’économie ! » 

Elle plante sa silhouette sous un platane et sourit de ses petites dents blanches. Pour la première fois depuis l’église, elle parait se détendre. 

« Génial ! Si je comprends bien, nous nous ressemblons, nous faisons des métiers qui, non seulement ne servent à rien, mais portent tort à tout le monde. Moi je ridiculise les gens, et vous vous les volez ! » 

Un homme nous aborde poliment. Ses longs cheveux gris en queue de cheval et ses lunettes rondes le feraient presque passer pour un intellectuel ou un poète, je ne sais pas. En tous cas, quelqu’un qui réfléchit. Il va nous détromper rapidement. Il sort de longues mains maigrelettes de son jean et les agitent sous notre nez. 

« Excusez-moi, j’ai entendu malgré moi votre conversation. Je suis vendeur de machines à laver dans un grand magasin. C’est un métier lamentable. Je passe mon temps à confirmer aux clients ce qu’ils peuvent lire sur l’étiquette du produit, ça les rassure. Et puis au bout du compte, je leur fourgue une garantie longue durée qui ne leur servira à rien. C’est complètement frauduleux et déprimant… ». 

Nous lui certifions l’inanité de son activité professionnelle. D’ailleurs, lors de mon dernier achat d’appareil ménager, j’avais déjà ressenti le malaise du commercial qui m’a fait signer une monstrueuse garantie de cinq ans renouvelable. J’avais tellement de peine pour lui que j’aurais pu parapher n’importe quoi pour lui faire plaisir. Nous reprenons notre marche à trois. Le nouveau venu nous fait part du mal-être qui le tenaille chaque fois qu’il doit gagner son pain en trompant son prochain. 

Voici qu’il hèle une jeune fille aux cheveux longs. Habillée comme une poupée. Sa jupe écossaise dévoile des jambes d’enfer. Son sourire fardé et ses yeux clairs pourraient séduire aisément si elle ne faisait pas la moue en rejoignant son emploi. Elle s’intéresse à notre débat. Elle dit qu’elle est conseillère en téléphonie mobile. Son problème c’est qu’elle est complètement dépassée par les nouvelles technologies et la multitude des formules d’abonnement : 

« Je n’y comprends rien. Mais mon chef me dit que je n’ai pas besoin de comprendre puisque le client ne comprend rien non plus. Je vends n’importe quoi. Et en plus, les gens sont contents ! ». 

Géraldine confirme l’incohérence de cette situation. D’ailleurs, elle n’a pas encore réussi à téléphoner avec le mobile qu’elle vient d’acheter. 

Bientôt, c’est un jeune homme bien mis qui nous rejoint. Son costume est d’une coupe onéreuse. Ses cheveux ras, son visage ouvert et bronzé, son élocution facile en font sûrement quelqu’un d’agréable à fréquenter. Enfin quelqu’un qui n’a pas de problème existentiel. Hé bien, je me trompe ! Il est commentateur de match de foot à la télé. 

« Vous vous rendez compte, je décris des images que tout le monde peut regarder ! Et en plus, figurez-vous que certains baissent le son de leur téléviseur pour pouvoir suivre les matchs tranquillement ! Sans mes commentaires !» 

Nous compatissons. C’est un très beau cas d’aberration professionnelle. Il rejoint notre groupe qui enfle petit à petit. Un cordonnier nous accompagne puisque les gens préfèrent acheter une nouvelle paire de chaussures au lieu de ressemeler les anciennes. Il est suivi d’une diseuse de bonne aventure qui raconte à ses clients ce qu’ils ont envie d’entendre. Un journaliste qui souffre du même mal arrive à son tour. Il n’est pas très fier. 

Soudain, l’organisatrice d’évènements se retourne. Une vingtaine de personnes déambulent sur nos pas en échangeant leurs impressions sur leurs non-existences ou l’absurdité de leurs conditions. Elle a un réflexe de spécialiste de l’évènementiel : 

-          Marchons sur la Préfecture !! 

En chemin de nouveaux compagnons augmentent notre groupe. Des chômeurs bien sûr. La plupart sont harcelés pour accepter n’importe quel job. Sans rapport avec leur formation, si possible. Des agents de médiation, payés pour être là où ils sont. Avec un air sévère et des bras musclés pour dissuader des pickpockets ou des fauteurs de troubles mal intentionnés dans les lieux publics. Nous recrutons au passage un’député qui doit voter avec enthousiasme les lois qu’on lui dit de voter. 

Trois policières en uniforme s’approchent de ce qui commence à ressembler à une manifestation. Je suis pris de doutes sur la légalité de notre rassemblement. Mais elles se joignent à notre mouvement en se plaignant d’être obligées d’inventer des contraventions de toutes pièces pour satisfaire les quotas qui leur sont imposés. 

Il nous manque des slogans. Un publicitaire, lassé de vanter les qualités imaginaires de savons moussants, vient à la rescousse et entraîne le chœur des manifestants derrière lui. 

-          Donnez-un-sens-à-notre-vie ! Vite ! Vite ! Vite ! 

Devant les grilles de la Préfecture, frileusement cadenassées à notre arrivée, la colère monte, les rancœurs se déchaînent. Beaucoup d’hommes et de femmes viennent nous soutenir. Ils déposent devant les portes du pouvoir leur amertume comme nos paysans leur lisier lorsqu’ils sont mécontents. 

Un homme surgit au premier rang. Son allure détonne dans la foule. Il tient une pipe entre les dents, apparemment éteinte. Il a les cheveux blancs, le regard bleu un peu hagard. Son pantalon de velours peine a contenir sa panse proéminente. Il dit qu’il nous approuve et que lui-même ne comprend rien à son existence. Il s’entête à produire des choses qui n’ont aucun intérêt. En un mot, il est écrivain. C’est un tort. L’homme est immédiatement entouré d’une horde de manifestants menaçants : 

-          Hou ! hou ! Pas lui ! Pas lui ! Dehors l’écrivain ! 

Je dois m’interposer pour éviter un lynchage. A la hâte, je conseille au malheureux .de rentrer chez lui : 

-          Mon pauvre ! Un écrivain ! Vous ne vous rendez pas compte ! Vous exercez la seule profession capable de trouver un sens à une vie ! 

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