Enchantement

Stupéfait, il saisit son portable : « Je suis dans le parc où se trouvait le château, et tu ne devineras jamais… Basile !  Le château est reconstruit !  Je le sais qu’il a été bombardé en 44 ! Mais je te dis qu’il est comme neuf ! Sous mes yeux ! Un château du XVIIIème !  Reconstruit à l’identique ! » 

Basile ne le croyait pas. Il ne croirait jamais le reste. 

En visite chez ses parents, retirés dans la campagne picarde, Max avait voulu revoir le parc où il jouait, voilà si longtemps, avec Basile et les gamins du village. En débouchant dans cette clairière où la bande de gosses déboulaient autrefois en poussant des cris guerriers, il était resté comme pétrifié par cette apparition. Le château de la famille d’Aubriac élevait sa silhouette massive sous ses yeux. 

Sa façade sud semblait lumineuse dans la clarté de cet après-midi d’été. Sur deux niveaux, elle alignait ses rangées de hautes baies, taillées en plein cintre tandis que des lucarnes se détachaient résolument du toit dévisageant sévèrement les plaines environnantes. 

Un homme vêtu d’une livrée brodée de dorures, poudré comme une jeune fille, avait traversé la pelouse verdoyante et parfaitement entretenue. Il avait incliné sa perruque grise devant lui et l’avait prié de le suivre dans la bibliothèque où monsieur le Comte désirait s’entretenir avec lui. 

Max avait mesuré l’homme du regard pendant un long instant, partagé entre la crainte que lui inspirait l’étrangeté de la situation et l’envie de rire devant ce qui ne pouvait être qu’une immense farce. 

Le valet du Comte d’Aubriac n’avait pas baissé les yeux. Il avait attendu patiemment que Max décide de le suivre. Comme un pantin, Max avait emboité ses pas.

A ce moment précis, des pensées ridicules avaient assailli son esprit. S’il s’agissait d’un bal costumé, il allait être décalé avec son jean et son blouson de cuir. Il avait détaillé les hauts de chausses du laquais qui le précédait et avait noté mentalement qu’il devrait s’informer du magasin qui l’avait habillé avec autant d’élégance. 

En grimpant l’escalier d’honneur, Max s’était étonné lui-même. Il n’avait fallu pas plus de dix minutes pour qu’il trouve tout naturel de suivre un homme habillé comme une gravure historique dans une demeure du XVIIIème siècle, rasée par un raid de la Luftwaffe dans les dernier mois de 1944. 

Le salon du Comte d’Aubriac ressemblait à la boutique d’un antiquaire. Les murs étaient tendus de tapisseries racontant des scènes guerrières ou mythologiques. Au sol de riches tapis d’Orient s’entremêlaient les uns sur les autres. 

Une armoire en marqueterie, finement ouvragée, voisinait avec un secrétaire en acajou aux lignes droites et pures. Devant Max, une bibliothèque étageait se rayons où se pressaient les livres et parchemins de la famille d’Aubriac. Une table basse, ornée d’incrustations en pierres dures occupait le centre de la pièce plongée dans la pénombre en dépit de la lumière estivale. Effondré dans un fauteuil aux pieds torsadés, une silhouette de vieillard malingre s’agitait, entortillée dans une robe de chambre de couleur carmin qui fut sûrement ornée de satin. 

« Sa majesté va être furieuse ! » 

Sa voix éraillée avait surpris Max dès son entrée. Puis l’homme avait toussé longuement. Après avoir repris son souffle, il avait répété que sa Majesté allait sûrement lui faire part de son courroux. 

Max était sidéré par ce corps malade qu’il voyait se tordre à chaque quinte de toux. Entre deux expectorations, l’homme ne cessait de faire part de son inquiétude à propos de l’humeur royale qu’il prévoyait maussade. 

Max s’était passé la main sur le visage comme pour sortir d’un mauvais rêve. Il tenait de son père, qui passa sa vie à manipuler de lourds billots de bois dans la scierie du village, un visage brusque, anguleux et épais, animé d’un regard noir qui fouillait l’espace avec avidité. Dans l’antre de ce vieillard, caché au fond d’un château qui n’existait plus, Max avait tenté de ranimer ce qui lui restait de rationalité pour comprendre la situation. 

Un bruissement feutré dans son dos l’avait fait sursauter. Le domestique qu’il n’avait pas entendu arriver, l’avait prié de laisser Monsieur le Comte se reposer et lui avait proposé de le raccompagner jusqu’aux grilles du château. 

C’est à la sortie du parc que Max avait repris un peu d’aplomb. Après la scène inouïe à laquelle il venait de participer, il se dit qu’il fallait qu’il fasse quelque chose. Il ne pouvait regagner sa voiture et son domicile comme si rien ne s’était passé. Il appela Basile, le seul être qui pouvait sinon le comprendre du moins l’écouter. 

Basile sut calmer Max. Il fut convenu qu’ils se retrouveraient au café du village dans la demi-heure suivante. 

Il fallait être du pays pour savoir que le bistrot du père Martin était un débit de boissons dûment autorisé. Le père Martin détestait les parisiens de passage qui s’attablaient en réclamant des choses compliquées alors qu’il lui était si simple de servir des « momies » fortement anisées comme à tous les hommes du bourg, le dimanche, après la messe. 

Dans un coin de l’arrière salle du père Martin, Basile et Max se faisaient face par dessus un guéridon à l’équilibre approximatif dont le père Martin réservait l’usage à ses meilleurs clients. 

Basile avait posé une main fraternelle sur l’épaule de son ami, dont le visage semblait s’affaisser. Non, Max n’avait pas d’ennuis de boulot. Enfin pas plus que d’habitude. Non, il n’avait pas de problèmes avec Gisèle et les enfants. 

 Mais il y avait le château. 

-          Mais enfin, ce château n’existe plus, Max, tu le sais bien ! C’est un cauchemar ! 

Basile passa sa main dans ses cheveux blonds à la recherche de l’argument qui pourrait convaincre Max. Ses grands yeux bleus dévoraient son long visage, effaré par ce qu’il venait d’entendre de la bouche d’un camarade d’enfance qu’il tenait jusqu’à ce jour pour l’individu le plus sensé au monde. 

Le soleil d’été se couchait en dessinant des auréoles dorées sur les bois de feuillus et des reflets dansant dans les champs de blé, lorsque Basile ramena Max à l’entrée du parc qu’il avait quitté deux heures plus tôt. 

Les deux hommes poussèrent la grille rouillée d’où s’échappa un grincement maladif que Max n’avait pas entendu lorsque le valet du Comte d’Aubriac l’avait raccompagné. 

Devant ses yeux incrédules, s’étalait désormais un champ d’orties et de ronces, survolé de volatiles affolés à la recherche bruyante d’une improbable pitance. De cet amas informe s’échappaient parfois un bloc de ciment ou une ferraille tordue, rouillée par le temps. 

Dans une allure de somnambule, Max s’avança dans le parc. Il avait le sentiment bizarre de ne pas pouvoir se rendre à l’évidence. Il avait été introduit dans le salon du Comte d’Aubriac, il en était sûr. 

Ses yeux angoissés fourrageaient l’espace à la recherche de sa vision disparue : l’allée centrale parfaitement ratissée, le corps du bâtiment dominé de son haut fronton, l’escalier d’honneur. Incrédule, il contourna l’aile droite comme si le château invisible de la famille d’Aubriac lui imposait encore ce détour. 

Basile suivait son ami sans un mot, mais avec la plus vive inquiétude sur son état de santé. Parvenu à la lisière du bois, les épaules de Max se voutèrent comme vaincues enfin par la réalité des lieux. 

-          Basile, je te jure que… 

Basile n’eut pas le temps de répondre. Deux silhouettes jaillirent de l’ombre d’un bosquet. 

La première était celle d’un petit homme qui semblait déguisé en habit de grand apparat. Basile et Max distinguaient mal son visage largement ombragé par un chapeau empanaché de mille couleurs. Sa livrée d’un bleu satinée était brodée de fils d’or tandis que des festons bariolés flottaient autour de ses hauts de chausses. L’homme s’appuyait majestueusement sur une canne ouvragée, au pommeau doré. 

Derrière lui, se tenait une vieille femme toute vêtue de noir, à la silhouette décharnée. La vieille avait le visage contrit et semblait se tordre les mains. 

L’homme à la tenue si flamboyante s’adressa d’une voix posée à Max et Basile : 

-          Ne craignez rien, Messeigneurs, c’est encore cette vieille folle qui aura enchanté ces lieux par maladresse ! 

La femme se tassa sur elle-même quand l’homme se tourna vers elle pour l’admonester avec sévérité. 

-          Mélisande ! Vous enchantez très mal ! Désormais vous enchanterez quand je vous dirai d’enchanter ! 

La vieille balbutia un « Oui, Sire ! » au moment où Basile s’effondra dans les bras de Max. 

Max dut soutenir son ami jusqu’à la sortie du parc. Lorsque la grille du parc se referma sur cette étrange aventure, Basile qui s’agrippait toujours à l’épaule de son ami, stoppa leur avancée et obligea Max à le regarder droit dans les yeux : 

-          Écoute-moi bien, Max ! Ici, cet après-midi, il ne s’est rien passé ! Rien du tout ! 

 

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