Une visite attendue

Louis n’avait pas peur.de cet instant. Il l’attendait et s’y était préparé depuis qu’il avait surpris une conversation dans son cabaret entre le barman et l’une de ses stripteaseuses. 

« Tu connais pas la dernière ? Robert est de retour ! »
« Non ! Après ce qu’il s’est passé ??? Houlala…                                                                                  
« Comme tu dis…» 

C’est en fin de soirée que Robert est entré dans son bureau en pointant son Browning sur lui. Louis s’est simplement levé en rajustant sa veste : il voulait mourir dignement. Pour un peu, il aurait pensé que l’on n’était pas entre voyous de banlieue. L’affaire devait se régler d’homme à homme. 

D’un ton apaisé, il s’est adressé à son assassin : 

« Bonsoir, Robert… ». 

Il aurait pu ajouter : 

« Te voilà, enfin… » 

Robert tenait son arme à bout de bras. Derrière le minuscule orifice noir d’où allait jaillir la mort, Louis distinguait le visage de son ancien acolyte. Les années de prison l’avait creusé, le regard noir d’antan était cerné de profondes rides violacées. Robert n’avait plus l’allure altière de leur jeunesse. 

Robert tenait en joue Louis qui insista paisiblement : 

« Finissons-en, Robert… »

Ses visites récentes chez le médecin l’avaient convaincu qu’il ne vivrait plus longtemps. Son embonpoint avait eu raison de son cœur. Mais il ne regrettait rien : ni ses cigares voluptueux qu’il faisait venir de Cuba (uniquement des Coronas Especiales Bn), ni ses ripailles entre potes, ni les nuits insensés avec les filles. Robert allait lui rendre service. Ses affaites étaient en ordre depuis longtemps. Il avait bien vécu. Il allait bien mourir. 

Louis savait que Robert avait des raisons de se montrer contrarié. Il ne lui en voulait pas vraiment de son geste. Peut-être même qu’à sa place… 

Le braquage de la Banque d’Escompte, il y a vingt ans avait mal tourné. Trois morts, ça faisait beaucoup. Robert n’était pas un tendre à l’époque. Dans la bande, personne n’avait approuvé cette tuerie. Moyennant une remise de peine importante, Louis et les autres avait abandonné Robert aux foudres de la Justice et aux agressions de l’administration pénitentiaire. 

« Vingt ans, c’est long ! » 

Robert venait de parler, les dents serrées, tout en continuant à ajuster Louis. Son arme était un calibre 7.65 des années 50. Louis se réjouissait de trépasser d’une arme de collection. On était entre  connaisseurs. Il se souvint que Robert était un amoureux des armes à feu, incollable sur le sujet. 

Pendant, ces vingt dernières années, tous les autres s’étaient évaporés, emportés par des crises cardiaques, des affaires malencontreusement terminées ou simplement par le vent vers des paradis lointains. Seul Louis était resté aux commandes de son cabaret financé par quelques accointances douteuses et beaucoup de patience. 

Vu le nombre de pilules qu’il ingurgitait tous les jours pour tenter de survivre, le retour de Robert était plutôt un soulagement. 

Louis fit le tour de son bureau en remettant en place sa cravate. Toujours ce souci de disparaitre avec élégance. Robert avait, de toute évidence, envie de faire durer ce moment. Son arme suivait tous les mouvements de Louis avec application. 

« Tu vas payer, Louis ! Tu vas payer ! Mais avant, nous allons parler, Assieds-toi !» 

Louis obtempéra et installa péniblement ses cent-douze kilos sur le cuir vert de l’un de se fauteuils. Robert avait besoin de discuter, c’était ce que Louis craignait le plus. Pourquoi tant de salamalecs, alors que l’un et l’autre étaient prêts pour l’issue finale de leur entretien ? 

Robert voulait savoir où étaient « les autres ». Louis eut un ricanement grinçant qui souleva sa panse proéminente. 

« Si je le savais, mon pauvre Robert, je ne te le dirais pas ! » 

Louis jugea bon de passer sous le silence la disparition de Tony et Marco dans une sale affaire de trafic de cocaïne, pendant une nuit noire, sur les quais d’Amsterdam. La police néerlandaise avait mené une enquête approximative et tout était rentré dans l’ordre rapidement, c’est-à-dire que les affaires avaient repris de plus belle sans Tony et Marco qui avaient rêvé un peu trop fort d’étendre leur emprise au-delà de ce que leur rivaux avaient permis. 

Quant à Fernand, il semblait qu’on ait perdu sa trace dans la jungle africaine, à la suite d’un malentendu malencontreux avec les malfrats locaux qui n’avaient pas apprécié la manière très particulière que Fernand avait de partager un butin après une affaire juteuse. 

A sa connaissance, Louis pensait que Max était le dernier survivant de la bande. Il aurait été vu, il y a quelque mois dans un cabaret de Caracas, mais depuis, Louis ignorait tout des agissements de son ancien complice. 

Pour la première fois depuis son entrée dans le bureau de Louis, Robert parut contrarié et moins sûr de ses gestes. Il y eut un instant de silence entre les deux hommes, Robert paraissait réfléchir. Pour  meubler et paraître sûr de son fait, il ne trouva rien d’autre à dire que ; 

« C’est embêtant, ça ! » 

Robert n’aimait pas les réponses de Louis. Ce dernier avait l’impression que le tueur cherchait quelque chose avant d’en venir à son acte criminel. Il devait avoir besoin d’argent. En sortant de vingt ans de taule, on ne roule pas sur l’or. Louis songea à lui proposer de l’aide, ça ne le sauverait pas, mais, de toute façon, au point où il en était ça n’avait aucune importance. Il pourrait partir en ayant l’impression de rembourser ses dettes. On a beau avoir un des plus beaux pédigrées du milieu local, on a quand même de l’honneur ! 

« Je peux t’aider, Robert. De combien aurais-tu besoin pour te refaire ? » 

Derrière son arme, Robert émit un rire coincé. Probablement une manifestation d’ironie amère, mais Louis n’avait plus envie d’analyser finement ses intonations. Il sentait néanmoins que son agresseur hésitait sur la conduite à tenir. Il avait probablement passé du temps à ruminer sa vengeance. Peut-être trop de temps pour être vraiment déterminé au moment du passage à l’acte. 

Paradoxalement, Louis pensa qu’au cas où Robert renoncerait à ses intentions, il allait certainement lui compliquer la vie quotidienne. Il était préférable qu’il aille au bout de son projet. Louis répéta une nouvelle fois : 

« Finissons en, Robert…. » 

Dans son manteau élimé, Robert ne paraissait pas encore prêt à aller au bout de son projet criminel. Sa victime n’avait pas l’air d’avoir peur. Il aurait aimé lire de la panique dans les yeux de Robert. Il n’y voyait qu’une espèce de renoncement fataliste. L’idée que Louis attendait ce moment avec impatience l’effleura. Les choses  ne pouvaient pas se passer aussi simplement. Comme si rien n’était ou plutôt comme si rien n’avait été. Robert avait besoin d’une vengeance, mais d’une vengeance longuement dégustée par sa victime. Il avait tout de même souffert pendant vingt ans ! 

« Tu sais à quoi j’ai pensé pendant toutes ces nuits… » 

Louis soupira d’exaspération. Il ne lui suffisait pas de l’exécuter, il avait encore besoin de parler et d’être écouté. On était en pleine scène de vengeance, pas chez le psychanalyste ! Louis ne répondit pas pour ne pas l’encourager. 

« J’ai pensé au bouquin que nous nous étions promis d’écrire ensemble sur nos meilleurs coups. Tu te souviens, Louis ? » 

Louis se souvenait de leurs délires de jeunes gangsters. Il n’allait pas lui ressortir toutes les gamineries de leurs débuts. 

« Je vais l’écrire tout seul, Louis, tout seul ! Mais auparavant, il me faudrait un peu de blé ! » 

Nous y voilà. Nous revoilà en terrain connu. Louis désigna du doigt la petite pièce attenante à son bureau où trônait le coffre dans lequel il enfournait tous les soirs la recette de son établissement. Sur un signe d’assentiment de Robert, il se leva et se dirigea vers le rideau qui dissimulait sa cache. 

Louis se réveilla ou plutôt tenta d’ouvrir les yeux malgré une lumière aveuglante. Autour de lui des ombres s’agitaient. Il était incapable de parler. Des bribes d’images se bousculaient dans son esprit embrumé. Puis un trou noir s’ouvrit. Il eut plusieurs fois l’impression d’un ballet étrange auquel il assistait dans un état second. 

Plus tard, il reconnut enfin son médecin à son chevet. Il eut la tentation de s’inquiéter de la disparition de Robert, mais se retint. Ses vieux instincts de chasseur se réveillaient rapidement : il s’était passé quelque chose d’anormal. Avant d’aller plus avant, il convenait donc d’avoir tous les éléments en mains. 

Louis apprit de la bouche de son toubib qu’en entrant dans la pièce qui abritait son coffre, il s’était effondré sur place et que son pacemaker avait déclenché l’alarme de la pièce. Son personnel avait accouru immédiatement. L’homme que ses salariés avaient trouvé, penché sur son corps, avait fait état d’un malaise pendant leur entretien amical. 

 

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