Archive pour le 17 avril, 2011

Une salle d’attente

17 avril, 2011

 

L’homme qui vient de s’asseoir en face de moi est un ouvrier. Sa silhouette ronde et puissante avance en se dandinant. Dans le bâtiment. A sa façon de regarder où il pose les pieds, je parie qu’il travaille dans le bâtiment. Il a l’habitude de lutter contre le froid : il ouvre son anorak rapiécé sur un gros gilet de laine qui lui gratte le menton. Il renifle en s’essuyant la moustache d’un revers de main. Il s’assied lourdement en soupirant. La chaise qu’il a élue, gémit sous son poids. C’est terrible : la façon de s’asseoir trahit l’origine sociale de chacun. Il faudrait que je fasse attention à occuper mon siège élégamment. 

L’ouvrier se racle puissamment  la gorge. Probablement un problème de bronche. A ses cotés, un petit bout de femme a pris place. Elle le pousse du coude en silence et lui tends un papier chiffonné issu d’un sac à main démodé qu’elle tient serré sur ses genoux avec précaution.  Elle a du le trainer jusqu’ici. Il a maugréé, résisté longuement et puis cédé sous l’insistance de sa femme. 

En face du couple, une jeune femme élégante. Elle feuillette un hebdomadaire. On sent qu’elle ne lit pas, elle se laisse pénétrer par les photos sans les regarder vraiment. D’un geste convulsif, elle remet souvent en place sa chevelure brune et mi-longue qui n’en a nul besoin. Elle est inquiète, son regard noir excessivement souligné d’un maquillage agressif, s’évade par la fenêtre à intervalles réguliers. J’imagine qu’elle souffre du blues du mois de septembre si fréquent sous nos latitudes. 

Si j’en crois la télé, il y a de plus en plus de périodes propices à la dépression. Le spleen du dimanche soir entre 17 et 19 heures, par exemple. Ou la mélancolie qui s’empare de la nature humaine dans les brouillards de novembre. Ou bien encore, le 2 janvier quand la fête est finie. Et puis, la tristesse du mois de septembre alors que les villas du bord de mer referment leurs volets, que le ciel encore lumineux rappelle cruellement les jours heureux et que les teints halés palissent si vite. Je préciserais même que ma voisine souffre du syndrome de première semaine de septembre. Ces huit jours pendant lesquels tous les journaux ne cessent de lui parler de « rentrée » alors qu’elle à l’impression de ne jamais être sortie. 

La jeune femme croise ses jambes gainées de soie qui dessinent des motifs chinois sur ses mollets. Femme de cadre supérieur, elle est chargée de mission, je ne sais pas laquelle, mais surement d’une mission qu’elle juge importante. Avec plein de rendez-vous et de réunions. Elle passe son temps à se dire surbookée.

(suite…)