Le jury embarrassé

Il faut être installé dans le village depuis plusieurs générations pour savoir que la salle à manger du père Dupuis est aussi un débit de boisson dument autorisé. Le dimanche, après la messe, on voit une longue file d’hommes, aux faciès rougis par l’alcool et le grand air, s’infiltrer par une porte anonyme dans le long couloir sombre qui débouche sur cet espace mal éclairé. Le père Dupuis accepte, parfois, de servir la clientèle qui parvient à s’y installer en se serrant sur les bancs en bois fabriqués par son grand-père du temps de la menuiserie familiale. 

Ce mercredi soir, quatre silhouettes sont attablées dans une semi-pénombre. Le père Dupuis, après avoir proposé ses préparations préférées, à forte coloration d’anis, a jugé prudent de se retirer tant il sent l’atmosphère lourde entre les quatre convives. D’ailleurs, le soin de son poulailler et de ses lapins le réclame dans son jardin. 

Le maire Alex Barthélémy est exaspéré par la tournure des évènements. Chacun le sait : s’il tiraille sa moustache dans tous les sens tout en grattant son poitrail velu, c’est que les affaires municipales vont très mal. Il est gêné, mais il sent qu’il doit prendre des décisions, ce qui a le don de le contrarier. 

Depuis plusieurs minutes déjà, il répète, d’abord dans un souffle, puis dans un long grognement : 

-          Je l’avais bien dit ! 

En face de lui, l’institutrice Marie-Claude Pigoulet n’en démord pas. A chaque fois que le maire serine les mêmes mots, elle répond en tapant du pied : 

-          C’était un bon sujet !

Sa voix habituée à se faire respecter dans sa classe porte loin. Le père Dupuis passe parfois son museau pointu dans l’entrebâillement de la porte : 

-          Vous m’avez appelé ? 

Non personne n’a demandé le père Dupuis. S’il y a besoin de renouveler les consommations, on ira le chercher. 

L’excellente réputation de cette enseignante dont les yeux clairs le fusillent à travers ses lunettes aux montures d’écaille, impressionne Alex Barthelemy. Elle est venue de Paris, il y a cinq ans déjà, pour s’enterrer de son plein gré dans ce coin de Savoie. Il parait que c’était un retour aux sources en même temps qu’à la nature. 

Pendant que ces deux protagonistes se mesurent du regard, Ludovic Legrand, le charpentier du village, amateur de belles lettres, a planté ses deux coudes sur la table, lesquels soutiennent son visage joufflu et couperosé. Sous sa casquette de chantier, ses petits yeux gris semblent se fermer périodiquement comme ceux d’un chat fatigué. Il vient de tirer de son inusable salopette bleue un paquet de feuilles de papier qu’il étale devant lui. Par tempérament, il est de l’avis du maire : il pense que la situation se présente mal. D’après lui, il en est souvent ainsi lorsqu’on accorde trop de confiance aux intellectuels. 

Maurice Duchemin complète le quatuor. Maurice Duchemin est le fils du notaire, celui qui fait des études sérieuses, pas celui qui a mal tourné. Il est vêtu d’un costume de prix. Son long visage émacié orné d’une paire de bésicles argentées lui confère une ressemblance évidente avec son père auquel il succèdera. Il sent que l’on va avoir besoin de ses qualités de négociateur pour sortir de l’impasse. 

Pour le moment, le silence s’est établi entre les quatre personnages, entrecoupé parfois de soupirs excédés et de la phrase favorite du maire, immédiatement suivie de la répartie de l’institutrice. 

Lorsqu’il s’est agi d’organiser le Fête du Livre pour développer l’activité touristique et culturelle de la commune, Alex Barthélémy a fait entièrement confiance à l’enseignante. D’autant plus qu’on lui avait rapporté qu’elle a connu de très près un important éditeur parisien. 

Les quatre premières éditions de la manifestation ont donné raison à Alex. Grâce à ses relations, la jeune institutrice a fait venir de nombreux auteurs d’horizons divers et comme la Fête du Livre se tient juste avant les grandes manifestations du 15 août, de nombreux estivants désœuvrés sont venus y traîner leurs guêtres. 

La deuxième année, Marie-Claude Pigoulet a proposé d’organiser un concours de nouvelles pour pimenter les festivités. Le maire approuva une nouvelle fois cette initiative et il eut encore raison. Dès le premier appel à textes, le succès fut immédiat. On parla de la commune et de son charme dans de nombreux sites à vocation littéraire. 

Les écrivaillons de toutes les régions de France et d’outre-mer s’essayèrent à décrocher les premiers prix. Cette réussite rejaillit sur l’ensemble de la Fête du Livre qui accueillit encore plus de visiteurs. 

Mais cette année, Alex Barthélémy est dépité. A huit jours de la clôture du concours, le nombre de concurrents a chuté de manière catastrophique. Vingt écrivains en herbe se sont risqués à traiter le sujet imposé par l’institutrice contre cent cinquante pour l’édition précédente, à pareil époque. 

Il y a six mois, une furieuse bataille d’opinion avait secoué le village pour trouver le thème annuel du concours. Le charcutier avait proposé « Quand les andouilles voleront ». La phrase aurait pu donner lieu à des textes amusants et, en plus, assurait à sa corporation une belle publicité. Corentin Marcel, le contrôleur des impôts aurait préféré « Assiette anglaise, assiette fiscale ». Il  avait là réussi à marier  dans un jeu de mots habile, sa réputation de gastronome et une expression très utilisée dans sa profession. En outre, il aurait pu prétendre, en tant qu’expert, à faire partie du jury, dignité sur laquelle il lorgne de puis longtemps. Il estime avoir des idées littéraires beaucoup plus modernes que les membres actuels qui couronnent des textes sans intérêt. 

Mais l’institutrice l’avait emporté par son obstination. Le maire s’était incliné devant son érudition littéraire. Il se le reproche amèrement aujourd’hui. Il devrait se méfier de ces jeunes  qui croient tout savoir ! Cette enseignante est si convaincante et si entêtée qu’il n’avait pas su résister à ses démonstrations. 

Soudain, Maurice Duchemin ose un commentaire en fixant le bout de ses longs doigts effilés qu’il fait manucurer par une petite employée du salon de beauté pour hommes qui vient de s’installer au chef lieu de canton. 

-          C’était un sujet trop compliqué : « Les véreux vont vers eux et les pères vont par paires » ! Qu’est-ce que vous voulez qu’on fasse avec ça ? 

Marie-Claude tourne vers le fils du notaire un visage courroucé. Certes, le thème pouvait paraître, au premier abord, très hermétique, mais elle en a marre de corriger des copies d’adultes sur des sujets « bateau » du type « un dimanche à la campagne » ou « votre plus beau sapin de Noël » qu’elle n’oserait même pas donner en devoir à ses élèves de CM2. Pour elle, « les dessous chocs », cela devait débrider les imaginations, exciter les plumes, susciter des trouvailles extraordinaires. 

-          Eh bien ! C’est raté ! 

Le maire a un rire agacé. Il rechausse ses lunettes, celles qui lui ont été léguées par son père et feint de lire à haute voix un texte qu’il sort de son dossier de carton aux coins écornés : 

« Vous avez dit imagination ? Regardez celui-ci…. Il a inventé une histoire abracadabrante d’une horde de femmes venues de l’espace qui affronte une autre colonie féminine de la galaxie voisine à coups de soutiens-gorge plombés et de gaines d’acier… Débile ! Complètement débile ! » 

Ludovic Legrand approuve d’un vigoureux mouvement de menton. Il sort de sa réserve : 

« Et moi, j’en ai un autre qui nous raconte pour la millième fois des histoires vaseuses de dessous de table entre politiciens véreux !  On lit ça dans tous les journaux ! Qu’est-ce que vous voulez qu’on en fasse ? » 

Le fils du notaire n’est pas en reste. Il compulse d’un air outré les textes qu’il a devant lui : 

« Je vous passe le lot habituel des spécialistes de la faute d’orthographe et du hors sujet. Moi, j’ai un farfelu qui me raconte l’histoire d’une table maudite dont les pieds s’éveillent pour couper ceux des convives qui ont l’imprudence d’allonger les leurs sous la table en question ! Délirant ! Délirant ! » 

Devant l’évidence du fiasco qui se dessine, le regard de l’institutrice, coupable du sujet, ne quitte plus les affiches vantant les charmes du département qui ornent les murs du père Dupuis, tandis que sa main droite tortille nerveusement le bout de la chevelure brune qui lui caresse les épaules. Elle tente malgré tout un dernier baroud d’honneur pour dégager sa responsabilité. 

-          Ce n’est tout de même pas de ma faute si les gens n’ont plus d’idées ! Au lieu de regarder la télé, ils devraient lire un peu plus ! Çà les inspirerait ! 

Si on doit annuler le concours de nouvelles, c’est un échec qui entachera la réussite de la Fête du Livre. Chacun la tiendra pour responsable. Sa réputation en pâtira. Il sera difficile d’en organiser un autre. Le village deviendra la risée des sites spécialisés sur Internet. 

Elle sait qu’en voulant trouver un sujet original, elle a probablement dépassé les bornes. Pourtant, en associant deux mots qui ne sont jamais liés dans la conversation courante, elle avait pensé non seulement débrider l’astuce des auteurs, mais encore récolter des œuvres surprenantes qui auraient pu constituer un excellent recueil collectif. L’œuvre aurait été vendue au profit des caisses de la commune qui en ont bien besoin. 

Le jury est dans l’impasse. Dans une sorte de prière muette, les regards convergent vers Alexis Barthelemy. Le maire toussote longuement. Il sent qu’il va devoir reprendre l’initiative, à son grand regret, pour tirer sa commune d’un mauvais pas. : 

« Bon ! Qu’est-ce qu’on fait ? » 

La question n’attend pas de réponse. C’est une manière de se procurer quelques instants de réflexion supplémentaires. 

-          On annule ? 

-          Jamais de la vie ! 

L’institutrice a bondi au-dessus des autres. Le charpentier et le fils de notaire s’apprêtent à la maitriser avant qu’elle ne porte la main sur le premier magistrat de la commune. 

-          Allons ! Allons ! Sachons raison garder ! 

Maurice Duchemin a jeté à tout hasard la phrase qu’utilise si souvent son père dans les affaires de succession conflictuelles. Pour autant, il n’a aucune solution à proposer. 

-          Il reste huit jours, attendons encore un peu… 

Le charpentier sait bien que les membres du jury se retrouveront dans la même difficulté la semaine suivante. Mais il a horreur des conflits et est d’avis qu’il faut laisser « du temps au temps », comme disait un homme célèbre qu’il se plait à citer à tout bout de champ. 

Le maire insiste en évitant de croiser les yeux de Marie-Claude Pigoulet : 

-          On n’a pas beaucoup avancé… 

C’est alors que Louis Maresco fait une entrée bruyante dans l’arrière salle du père Dupuis. Il tient au bout des bras une liasse de feuilles qu’il agite joyeusement. 

Louis est le cinquième membre du jury. Le facteur du village est aussi un lecteur passionné. Son visage poupin sous une chevelure blonde et bouclée, est radieux. 

« Ça y est, j’en tiens un ! » 

Les quatre membres du village se tournent vers le nouveau venu qui s’assied en bout de table. Tout excité de sa découverte, il insiste lourdement en désignant de l’index le texte qui semble le divertir agréablement. 

« Ecoutez, ce texte va nous sauver ! C’est un auteur particulièrement original ! Il a imaginé l’histoire d’un jury de concours de nouvelles qui a proposé un sujet bien trop compliqué pour les auteurs, « Les dessous chocs », et qui se trouve dans l’embarras jusqu’au jour où il reçoit le texte d’un candidat qui relate l’histoire d’un jury de concours de nouvelles dont le thème est « Les dessous chocs » et qui… » 

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