Archive pour le 7 avril, 2011

Histoire animale

7 avril, 2011

Elle lui a posé un lapin, c’est sûr. Il aurait du comprendre qu’il allait faire le pied de grue. Il aurait du se souvenir que la vie est une vacherie du début à la fin. L’erreur, c’est de vouloir ménager la chèvre et le chou. 

Il aurait du comprendre, mais il n’a pas compris. Raymond longe le boulevard de sa démarche en canard. Il  retourne dans sa tanière. La maison du bout de la rue, juste avant les palissades de chantier. Le quartier des rats. L’odeur du chou farci l’étourdira en passant devant chez la mère Rombier, puis il grimpera jusqu’à son nid. 

Ce n’est pas un aigle, Raymond. Il se serait contenté d’une proie facile. Il ne cherchait pas le mouton à cinq pattes. Sylviane n’est pas une caille aux yeux de biche, on ne peut pas dire qu’elle ait une taille de guêpe, mais elle avait l’air d’avoir envie de roucouler. On lui avait pourtant dit qu’il se jetait dans la gueule de la louve et qu’elle n’était pas une grenouille de bénitier. Elle le ferait tourner en bourrique, c’est sûr ! 

Lorsqu’il la croisera à la caisse de la supérette, demain, il ne lui montrera pas les crocs. Il n’aboiera pas comme un chien perdu. Il ne criera pas comme un putois. Il ne lui dira pas que c’est une tête de linotte. Il ne la regardera pas, non plus, avec des yeux de merlan frit. 

Elle lui dira qu’elle avait d’autres chats à fouetter. Ce ne sera sûrement pas vrai parce qu’elle aime les félins, Sylviane, surtout les siamois. Ou alors elle ne lui dira rien, elle qui est pourtant bavarde comme une pie. 

Peut-être que s’il rasait son bouc ou s’il escamotait ses pattes d’oies au coin des yeux,  elle préférerait. Certes, il a un nez de fouine, il est myope comme une taupe et frisé comme un mouton. Mais il est pourtant doux comme un agneau et sobre comme un chameau. 

En résumé, Raymond ne ferait pas de mal à une mouche, mais il sera toujours le dindon de leurs farces. C’est comme ça ! 

Elle dira comme les autres que ce n’est pas une question de physique. Elle n’aime pas larves. Ni les papillons d’ailleurs. Et puis de toute façon, elle ajoutera qu’il ne doit pas mener la politique de l’autruche : il ne sera jamais un coq de village. Pour lui, il n’y aura jamais anguille sous roche. 

S’il maugrée, il sera un ours mal léché. S’il se plaint, il sera une poule mouillée. Il ne dira rien, il a horreur des prises de bec. Il ne la suivra plus comme un caniche. 

Raymond restera muet comme une carpe. Il ne pleurera pas. Il n’a jamais su verser des larmes, même pas de crocodile. Et elle sera gaie comme un pinson, tout en évitant de le regarder. 

Ce soir, il dormira comme un loir et oubliera. Demain, il reprendra le collier. Il n’aura pas le cafard. Mais il ne prendra pas le taureau par les cornes. Il est trop las pour jouer au chat et à la souris. 

Son seul copain Lucien le lui dit depuis longtemps : Raymond est un être associable. Lucien lui répètera une nouvelle fois qu’il est une triple buse. 

Raymond répondra encore qu’il a décidé d’assumer sa singularité : ce sera un hibou, Raymond ! Un loup solitaire !