Archive pour le 5 avril, 2011

Lui

5 avril, 2011

Voilà, il est parti. 

Il laisse une place considérable. Disons une place ample. Ample est un mot qui convient mieux que considérable. On a l’impression d’une occupation de l’espace. C’est exactement le sentiment qu’il produisait. 

Il avait l’habitude de s’installer. Lorsque les gens arrivent dans un lieu, ils ne font qu’y arriver. Lui s’y installait. On avait même l’illusion qu’il s’installait à plusieurs tant sa personnalité disposait de facettes différentes et actives. 

Il y a trente six manières d’entrer quelque part. Beaucoup sont discrètes, furtives ou gênées, certaines sont invisibles. Quand il paraissait dans une pièce, son entrée était un évènement. On faisait silence, les têtes se tournaient vers lui attentivement, respectueusement. Les conversations s’estompaient. On fronçait le sourcil sévèrement lorsqu’un trublion  n’avait pas remarqué son arrivée ou feignait de l’ignorer. 

Quand il parlait, on l’écoutait. On ne buvait pas ses paroles, on s’en abreuvait. Il n’était pas envisageable de parler sur lui. Son regard dominateur ne l’aurait pas admis. Il s’exprimait peu avec son corps, mais la détermination tranquille qui émanait de ses traits ne laissait personne indifférent. Il n’était pas concevable de ne pas être convaincu par son discours. En plus, on se souvenait de ce qu’il avait dit. 

Quand il se taisait, il parlait encore. Ses silences étaient de véritables opinions personnelles. Ils exprimaient la plupart du temps son désaccord plus sèchement qu’une longue réponse. Celui qui prenait la parole après lui avait toujours l’air petit. 

Quand il avait décidé de s’occuper des autres, il n’était pas bon de refuser son aide. D’autant plus qu’il  ne le faisait jamais à moitié. Il a trouvé des jobs pour Jérémy, Lucien, Louis. Il était inconvenant de ne pas le laisser s’occuper de votre cas. 

Il a réussi à marier Lucie, Gisèle et même Paule. Le plus extraordinaire c’est que ces unions tiennent encore debout. 

Quand il faisait la cuisine, il était hors de question de ne pas accepter son invitation et de ne pas manger de bon cœur. 

Il avait une manière de forcer le destin à se conformer à sa volonté qui ne lui laissait aucune chance d’échapper à son emprise. 

Il n’était pas acceptable d’être malheureux s’il avait programmé le contraire. Personne n’osait le remercier. Un simple mot de gratitude aurait réduit son intervention à des dimensions trop étroites. 

Et puis, voilà il est parti.