Ma petite entreprise

En sortant de Sciences-Po, je n’avais aucune envie de poursuivre une carrière étriquée de fonctionnaire servile dans des bureaux poussiéreux et malodorants. 

Je rêvais de communication et d’expression libre. 

Dans mes soirées d’étudiante, j’avais rencontré Steve et  Louis. Ils avaient eu le bon goût de ne pas me draguer. De toute façon, compte tenu de leur manque de manières,  ils auraient eu du mal. Mais ils avaient un talent fou de graphistes. J’en étais convaincue. 

Avec l’argent que m’avaient laissé mes parents, je n’hésitais pas. Je fondais avec enthousiasme mon agence. Je gérais et mes copains produisaient. Peu enclins à chercher un travail durable par leurs propres moyens, Steve et Louis me suivirent sans discussion. Probablement soulagés que je leur épargne la galère du chômage. 

J’avais pris soin de cultiver les relations  nouées par mon père dans le monde des affaires. Au début, je n’eus aucun mal à convaincre des chefs d’entreprise qu’ils avaient absolument besoin de rénover leurs sites Internet ou leurs catalogues commerciaux qui sommeillaient dans une obsolescence coupable. 

Steve était venu s’installer à Paris, chassé du Minnesota pour de sombres raisons judicaires que je décidais d’ignorer tant son talent de créateur m’éblouissait. Ses cheveux gris et longs, son visage émacié et ses fines lunettes aux verres ronds, faisaient inéluctablement resurgir le fantôme de John Lennon. Je trouvais à cette époque que c’était un atout de plus pour mon entreprise.

Je savais qu’il abusait de l’alcool. Je fermais les yeux sur ce léger « détail », persuadée qu’il est indispensable de ficher la paix aux artistes si l’on veut qu’ils expriment la plénitude de leur talent. 

Je m’en rendis compte beaucoup plus tard : Louis ne valait pas beaucoup mieux. Son inusable duffle-coat abritait une silhouette efflanquée et voutée. Protégé de la vie par des lunettes à verres fumés, et une moustache mal entretenue, Louis parlait beaucoup. J’aurais du me méfier de cette caractéristique. Il cherchait continuellement à se justifier. Il avait pourtant un don de coloriste indiscutable. Ses premières réalisations firent mon admiration et celles de mes clients. 

Notre équipe était parée pour renouveler les pratiques de la profession et mettre à genoux la concurrence engoncée dans des habitudes qui ne résisteraient pas à la fraîcheur des nouveaux concepts que nous développions. 

Nous avions emménagé notre atelier dans le rez-de-chaussée d’un vieil immeuble. Les murs de pierre qui nous entouraient donnaient à l’accueil de notre clientèle un certain cachet dont  j’étais fière. Pendant plusieurs mois, mon carnet de commandes ne désemplit pas. Les délais de réalisation s’allongeaient ce qui ne manquait pas d’impressionner nos nouveaux clients. 

La situation commença à se dégrader lorsque Louis s’absenta irrégulièrement sans motif valable. Du moins, c’était mon opinion. Pour lui, ses absences étaient parfaitement justifiées et indispensables à son équilibre artistique. 

Au printemps, ce fut l’oncle Robert qui venait de passer de vie à trépas. Avec sa faconde habituelle, Louis me démontra qu’il avait tellement de souvenirs d’enfance dans la propriété méridionale de l’oncle Robert qu’il ne pouvait pas décemment le laisser partir sans lui rendre un dernier hommage. 

Un mois plus tard, Pucette rendit l’âme. A mon interrogation sur l’identité de Pucette, Louis répondit d’un air outré que j’aurais du savoir qu’il partageait sa vie avec une chatte angora de ce nom. 

Au troisième décès rapproché, je me fâchais. Louis aussi. Et sa façon de se fâcher fut de m’envoyer un arrêt maladie dûment authentifié par le corps médical et la Sécurité Sociale. 

Dans le même temps, Steve se mit à manquer régulièrement à ses obligations professionnelles. Un matin d’automne, je me rendis pour la troisième fois dans mon commissariat de quartier pour l’extraire de la cellule de dégrisement dans laquelle il avait ses habitudes. C’est là que je rencontrais Najoua, menottée entre deux policiers. 

J’avais fais la connaissance de Najoua lors d’un stage consacré à la précarité financière des banlieues pauvres. Najoua était une fille maligne comme un chat. Ses yeux aux aguets et son allure féline faisait immédiatement penser à un matou rusé, prompt à dérober tout ce qui passait à portée de museau. 

Je me souvenais parfaitement de Najoua tant sa personnalité était attachante. J’avais acquis la conviction que Najoua était l’un de ces êtres sauvages qu’il était absolument inutile de rappeler aux usages civils et complètement imperméable aux impératifs de la sociabilité. Elle se tenait constamment aux limites de la légalité avec une parfaite insouciance. La jeune fille m’avait été reconnaissante de ne pas lui faire la morale. Nous avions sympathisé jusqu’à organiser de joyeuses soirées ensemble. 

Elle avait été surprise en flagrant délit de vol au marché voisin. Je n’eus guère de peine à obtenir son élargissement de la part d’un commissaire dépassé par la petite délinquance du quartier. D’autant plus que, mue par une inspiration subite, je promettais d’employer Najoua dans mon entreprise. 

Najoua était dotée d’une intuition très vive qui lui permit de comprendre rapidement l’embarras dans lequel je me trouvais. A partir de ce jour, la vie de Louis et de Steve fut bouleversée par un ouragan. La jeune marocaine se chargeait d’aller chercher Louis dans son lit et Steve dans le dernier bistrot à la mode et de les ramener devant leur table de travail en les tenant par le collet, tout en  les houspillant. 

Najoua surveillait leur travail avec diligence. Lorsqu’une commande était urgente, elle les obligeait à rester tard le soir. Les bras croisés, les pieds sur la table, elle dominait Steve et Louis qui avaient repris des habitudes de travail perdus depuis longtemps. 

Devant les clients, elle savait vanter les mérites de la production des deux graphistes avec un sourire et un entrain communicatif. En riant, elle se présentait comme directrice-adjointe du bureau. 

Najoua avait une idée très approximative de ses devoirs de salariée. Mais au vu de son efficacité, je la laissais volontiers agir au gré de sa fantaisie. 

C’était un être qui ne pouvait rester indifférent à son environnement. Elle avait décidé de rendre de menus services aux personnes âgées de l’immeuble dans lequel nous travaillions. J’appris à cette époque le sens de la solidarité intergénérationnelle qu’elle tenait de sa culture africaine. Les papis et les mamies qui vivotaient dans des appartements minuscules au-dessus de nos têtes adoraient sa juvénile ardeur et attendaient impatiemment ses visites  quotidiennes. Najpua se chargeait de leurs courses, les aidait à remplir des papiers difficiles ou tout simplement passait un moment avec eux à écouter des histoires d’antan. 

Najoua combinait cette activité bénévole avec son rôle multiforme dans l’entreprise : surveillante de nos deux salariés, commerciale hors pair, coursière, spécialistes en reprographie. Je m’appuyais sur son éclectisme pour me consacrer à la gestion de mon cabinet.  Depuis son arrivée, le chiffre d’affaires et les bénéfices étaient repartis à la hausse. Steve et Louis avait été mis sur la bonne voie. Je formais avec Najoua une équipe formidable. 

La consternation me cloua lorsqu’il fut question de son exil pour une histoire de titre de séjour périmé. Cette nouvelle déclencha la révolution dans notre immeuble. Sous l’impulsion de papi Roger, un sémillant septuagénaire, ancien de la SNCF et de mai 68, la mobilisation fut immédiate. Une pétition fut expédiée à la préfecture pour exiger l’annulation de la mesure d’expulsion qui menaçait Najoua. 

Devant l’autisme des autorités, la colère de papi Roger monta d’un cran. Comme aux plus beaux jours des grèves qu’il menait dans son dépôt ferroviaire, il organisa une barricade dans notre rue sur laquelle flottèrent bientôt toutes sortes de drapeaux et banderoles aux slogans peu amènes pour les forces de l’ordre. 

Papi  Roger avait élaboré un tour de garde auquel chacun participait. J’eus la surprise de voir Louis et Steve monter aux avant-postes. Très à leur affaire, ils avaient décoré leurs drapeaux de figures diaboliques du meilleur effet, sensées marquer leur détermination devant l’injustice faite à celle qu’ils appelaient « leur petit contremaitre ». 

Quand un peloton de CRS casqués s’approcha  trop près de son ouvrage, l’exaspération de Roger fut à son comble. En habitué des mouvements sociaux, il convoqua la presse pour donner plus d’ampleur à la protestation. 

Grâce au ciel, un incident banal déclencha des manifestations massives dans une banlieue déshéritée au même moment. Les policiers massés dans notre rue furent appelés à des occupations d’une autre dimension. 

 J’en profitais pour activer une nouvelle fois des relations paternelles qui obtinrent la régularisation de la situation de Najoua. 

Papi Roger salua la victoire des forces populaires comme il convenait. 

Le collectif spontané qu’il avait fondé pour soutenir Najoua décida de ne pas se séparer avant d’avoir copieusement arrosé sa victoire. 

En observant la joyeuse fête que papi Roger et les siens organisèrent dans nos bureaux avec tous les locataires de l’immeuble, un vieux souvenir de lecture de bande dessinée gauloise me revint à l’esprit. 

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