Nouvelle histoire à l’eau de rose

         Elodie avait un corps parfait. C’était une certitude. Quelque chose de très pur se dégageait de la ligne qui reliait son épaule à la base de son cou.  Il pouvait la reconnaître de dos grâce à ce seul détail. 

Dès qu’il la regardait de face, il rougissait et son regard s’enfuyait au plus vite pour qu’elle ne s’aperçoive pas de son trouble. Il ne savait pas qualifier la couleur de ses yeux : un mélange d’émeraude et de reflets marins, animé d’une luminosité permanente qui semblait l’habiter de l’intérieur. Insoutenable pour lui. 

Le pire c’était son sourire. Il avait l’impression qu’à part elle, personne ne savait sourire. Des fossettes harmonieuses dessinaient son menton aux courbes douces. Ses lèvres s’entrouvraient avec une espèce de délicate sensualité dont il préférait ne pas être le témoin gêné. S’il avait su lui parler, il aurait tout fait pour ne pas l’amuser comme les autres. Tant de beauté l’aurait rendu malade. 

Heureusement, il n’avait aucun talent pour aborder les filles et surtout celle-ci. Lorsqu’il se trouvait face à l’un des êtres de sexe féminin de la bande, aucun son ne sortait de sa bouche. Il se demandait d’ailleurs pourquoi il faisait partie de la bande. Il avait suivi son frère qui lui, savait parler à n’importe qui, y compris à Elodie, sans se laisser impressionner par le physique de la jeune fille. 

Personne dans le groupe ne semblait prêter attention à sa présence, ni à son absence d’ailleurs. Lui se contentait de suivre les conversations en s’efforçant de s’esclaffer chaque fois que l’un des meilleurs orateurs de la bande émettait une lourde plaisanterie, accueillie par une salve de rires. Parfois, il se faisait honte à lui-même : il accentuait sa joie en se tordant d’hilarité. Peut-être espérait-il alors passer pour un joyeux drille et mieux s’intégrer ainsi à l’équipe.

Il évitait surtout de fixer Elodie. A  la rigueur, il la regardait de profil. Il aurait été mortifié qu’elle puisse s’imaginer une seconde que lui, si chétif, si insignifiant, puisse nourrir l’ambition de sortir avec elle ou plus encore. Il savait parfaitement qu’une telle éventualité n’était même pas envisageable. Les garçons les plus beaux tentaient en vain leur chance, alors lui… 

A la piscine, les sorties de bain d’Elodie étaient infernales à vivre. Sa silhouette déliée, prise dans un maillot blanc d’une pièce, était un véritable supplice pour tous les regards masculins. Pour éviter la douleur, il préférait porter le sien sur les enfants qui barbotaient dans la pataugeoire municipale sous les yeux des mères de famille et des maîtres nageurs. Pendant ce temps, les autres garçons se disputaient l’honneur de tendre sa serviette à la belle ou se précipitaient pour lui chercher un rafraichissement. 

Parfois, il risquait un œil sur les gouttelettes d’argent qui ruisselaient encore sur le miel de ses épaules .Il se concentrait alors sur trois centimètres carrés de son omoplate pendant qu’elle parlait aux autres, dans le seul but d’exorciser l’attrait qu’elle exerçait sur lui. Après tout se disait-il, ce n’était que de la matière organique, harmonieusement agencée, mais de la matière organique tout de même. 

De manière tout à fait accidentelle, il arrivait qu’elle s’adresse à lui. Elle lui disait bonjour lorsqu’elle le croisait. C’était un véritable désastre. Il avait la nette impression qu’une espèce de borborygme inaudible sortait de sa bouche. Il ne comprenait pas lui-même ce qu’il répondait. La bouche de la jeune file se plissait alors dans un rictus qu’il ne savait interpréter. Il se disait qu’en mettant les choses au mieux, Elodie se fendait d’un léger sourire pour être polie, mais sans doute se moquait-elle de lui. Il était même probable qu’elle racontait aux autres son émoi et qu’ils se moquaient bruyamment de sa lourdeur. Et il pensait qu’ils avaient tous raison. 

Pour ne rien arranger, Elodie savait s’habiller avec goût. L’été, ses petites robes à fleurs faisaient tourner les têtes sur son passage. Elles découvraient largement ses longues jambes fuselées et bronzées. Il en était sidéré. La pureté de la ligne se son mollet le médusait. Il n’avait jamais compris pourquoi cette partie du corps d’une femme, l’endroit précis où la finesse de la cheville s’évase souplement en remontant le mollet, pourquoi ce point exact l’émouvait autant. 

En tous cas, dès le mois de juin, il évitait de regarder Elodie même de dos. Lorsqu’il était en groupe, il s’arrangeait pour qu’un autre gêne son champ de vision de façon à ce qu’il ne distingue pas un centimètre de son corps. Le mieux était encore d’inventer des raisons abracadabrantes pour s’absenter lors des sorties où sa présence était prévue. 

Heureusement, elle parlait peu. Les autres s’empressaient de deviner le moindre de ses désirs si bien qu’elle avait rarement l’occasion de les exprimer. Un jour, par un malencontreux mouvement de son voisin immédiat, il eut en un éclair la vision de son rire. Il comprit en une fraction de seconde le sens du mot cristallin. Puis, il hésita sur les comparaisons à employer, certes le tintement du cristal fournissait un modèle approchant pour décrire l’élégance de son hilarité. Mais, il lui sembla que ce rapprochement était insuffisant pour mettre en évidence l’émotion qu’il venait de ressentir. Son visage avait reflété au moment où elle avait ri, l’expression d’une allégresse profonde qu’il ne savait pas décrire. Il en conclut qu’il avait été furtivement le témoin d’un truc qu’il ne pouvait nommer. La seule chose qu’il s’avoua c’est que c’était terriblement féminin. En lui-même il insista sur le mot «terriblement » dont le double sens lui parût parfaitement adapté à la situation qu’il vivait. Sa douleur se nourrissait de son désir. 

Pour compliquer sa tâche, Elodie savait se montrer d’une discrétion parfaite. Lorsqu’elle arrivait dans le groupe réuni dans son bistrot préféré, elle s’asseyait dans son coin, simplement, sans ostentation, pour participer à  la conversation. Quand on a dix-huit ans, qu’on a la chance d’être belle et admirée, on prend des pauses, on minaude. Avec Elodie, rien d’affecté ! Elle prenait sa place, sans plus, ni moins, ce qui lui donnait un intérêt supplémentaire pour un jeune homme qui aurait eu plutôt besoin de bons motifs pour ne pas lui prêter d’attention. 

Il était tellement conscient de gaucherie et de sa maladresse qu’il n’imaginait pas un jour la séduire. Mais il se disait que le fait qu’une fille comme Elodie soit, de toute évidence, encore célibataire était une anomalie. Il se contentait de rêver qu’un jour il serait le protecteur silencieux et inconnu du couple qu’elle formerait avec le garçon qu’elle aurait choisi. Et peut être que plus tard, beaucoup plus tard, quand ils seraient très vieux, il lui avouerait son admiration et son sacrifice devant le jeune homme qu’elle avait élu. Cette perspective à cinquante ans le calmait un peu de ses émois. 

Peu qualifié pour entreprendre les filles, il se plongeait avec délectation dans des études d’ingénieur. Il passait pour l’un des meilleurs d’une promotion de jeunes gens pourtant rompus aux difficultés des mathématiques et de la physique appliquées aux œuvres d’art et aux travaux publics. 

Un jour, Elodie se trouva dans l’embarras d’avoir à réparer un examen sérieux. Elle avait besoin rapidement d’un mentor qualifié dans des révisions qui la dépassaient un peu. Pour une fois, tous les regards du groupe se tournèrent vers lui. Il connut un moment d’affolement. 

Il sentit l’heure de sa perte venue. Il tenta de plaider sa cause. Ses études lui prenaient une grande partie de son temps. Et puis, il n’était pas très bon pédagogue. Elodie trouverait surement ailleurs un meilleur répétiteur. Mais les autres lui montrèrent qu’Elodie n’était pas très fortunée et que la solidarité du groupe commandait qu’il se dévoue à cette tâche. Se désister aurait été compris comme une déclaration de guerre au groupe. 

Sa première rencontre avec sa nouvelle élève fut particulièrement éprouvante. Lorsqu’ils se penchaient ensemble sur leurs livres, sa joue côtoyait la douce chevelure de la jeune fille. Il sentait son parfum léger et frais. A plusieurs reprises, il crût défaillir. Elodie s’inquiéta de savoir s’il n’était pas malade. 

Dans un effort surhumain, il se ressaisit lors de ses visites suivantes. Il avait décidé de mettre un peu de distance avec elle. Il lui donnait donc des indications avec une longue règle pour ne pas la frôler. Il économisait ses mots pour qu’elle ne s’aperçoive pas de l’étranglement de sa voix. 

Parfois, il lui disait qu’elle progressait rapidement en espérant que d’elle-même, elle réduirait le nombre de leurs leçons. 

Malheureusement, la jeune fille s’acharnait. Elle félicitait même son professeur en affirmant qu’il expliquait beaucoup plus clairement des points qui lui avaient paru si mystérieux avec ses enseignants habituels. Avec peu de mots, il savait si bien se faire comprendre ! 

Lorsqu’elle le complimentait, c’était pire que tout pour le jeune homme. Sous prétexte de ranger des livres dans sa serviette, il disparaissait sous la table à ce moment précis. 

Chacune de ses interventions était une délicieuse souffrance. Il savait qu’il était dans une contradiction totale et s’en voulait de ne pas savoir en sortir. Il n’était même pas sûr d’avoir envie d’en finir. Il approchait à deux mètres d’un rêve inaccessible pendant plusieurs heures par semaine, tout en redoutant ces instants. 

Il avait été convenu qu’il prodiguerait ses leçons à raison de trois heures tous les trois jours. Après deux semaines de torture, il se crut sauvé. Il apprit par le groupe qu’il continuait à fréquenter, qu’Elodie sortait enfin avec un jeune homme. 

Les tête-à-tête avec la jeune fille allaient devenir plus faciles puisque la belle soupirait ailleurs. Il n’était plus possible qu’il succombe à l’envie de lui déclarer sa passion. Elle lui évitait ainsi de sombrer dans le ridicule. Pour un peu, il était prêt à la remercier. Du coup, il put se concentrer sur son enseignement et devint un maître encore plus efficace et bienveillant. 

Un jour, il trouva Elodie en pleurs dans le bureau où ils avaient l’habitude de travailler. Il ne put éviter de s’inquiéter de l’origine de son désespoir. Le garçon qu’elle fréquentait depuis peu l’avait trahie. Trompée sans vergogne, en s’affichant avec une autre fille. Elle avait rompu immédiatement sans même écouter ses explications laborieuses. 

Le drame tourna au désastre pour lui. La jeune fille s’abattit en sanglotant sur sa poitrine tout en entourant son épaule de sa main libre. Il se retrouvait dans la position la plus catastrophique qu’il puisse imaginer. L’être aimé qui ne lui rendrait jamais son affection venait de plonger dans ses bras. Il n’avait aucune idée de ce qu’il devait faire de se mains dans un moment pareil. 

Il connaissait son inexpérience mieux que quiconque. Il savait qu’il allait avoir une réaction inappropriée. Un être comme lui, peu rompu aux choses de la vie, ne pouvait qu’avoir une réponse hors de propos au chagrin de la jeune fille. Fort de cette certitude, il résolut de n’avoir aucune réaction puisque, de toute façon, elle serait mauvaise. Il laissa donc Elodie pleurer longuement, serrée contre lui. 

A sa visite suivante, elle avait repris sa mine habituelle. Fraîche, souriante, simple, comme il aimait et appréhendait de la voir. Il lui dit, par politesse, qu’il était heureux qu’elle soit sortie de sa tristesse. Il pensait que leurs rencontres allaient reprendre leur teneur habituelle : à la fois délicieuse et torturante pour lui. 

Ce fut pire. 

Elodie se confondit en remerciements pour la sollicitude dont il avait fait preuve devant son désespoir. Beaucoup d’autres auraient profité de son moment de faiblesse pour lui imposer leur présence. Lui avait su rester digne et simple. Un véritable cataclysme déferla dans le cerveau du jeune homme. Il s’était abstenu de toute émotion verbale ou gestuelle en pensant que, de toute manière, il allait commettre un impair, mais il ne se doutait pas que ce genre de réaction était justement la meilleure qui soit pour charmer la jeune fille. 

Dès lors, elle but chacune de se paroles, en s’appliquant avec minutie dans chacun des exercices qu’il lui proposait. Plus il se rapprochait de ce qu’il considérait comme une utopie totale plus il luttait en se disant qu’elle ne pouvait se réaliser tant il était gauche, malhabile, d’une allure peu avenante et promis à un long et saumâtre célibat. 

Il n’était pas au bout de son chemin de croix. 

Lorsqu’elle réussit enfin son concours et fut admis dans la grande école de son choix, Elodie sauta de nouveau au cou du garçon qui l’avait aidée. Cette fois-ci, elle ne pleura pas. Elle partageait sa joie avec lui ! 

Elle lui proposa de diner au restaurant le soir même. Le jeune homme se retourna pour savoir à qui s’adressait cette proposition. Six mois avant, l’éventualité d’un repas seul avec Elodie l’aurait fait tristement sourire. Il trouva encore la ressource pour lui répondre qu’il n’y était pour grand chose et qu’elle ne devait son succès qu’à elle-même et à son travail. Elle insista. Il ne put évidemment se désister : d’amoureux refoulé, il ne pouvait pas décemment passer au stade d’être humain discourtois ou grossier. 

Ils décidèrent de se marier un 25 juin à la fin des études d’Elodie. Puis les jeunes mariés s’installeraient dans un petit appartement qu’il avait déniché grâce à ses premiers salaires. 

Pendant les mois précédant le grand jour, ses proches l’interrogeaient sur la manière dont il s’y était pris pour séduire la plus belle fille du groupe. Lui répondait invariablement : « Rien ». Personne ne croyait cette vérité. Chacun regardait la réussite du jeune homme d’un œil soupçonneux. Il y avait dans cette union quelque chose de profondément anormal. On était sûr qu’une telle hérésie ne pourrait pas durer bien longtemps. Dans les conversations, on se gaussait de ce couple contre nature. 

Lorsque certains insistaient auprès de lui, en lui faisant valoir, la main sur l’épaule, qu’un type comme lui ne devrait pas prétendre s’unir à une fille de ce niveau, il rétorquait qu’il le savait et qu’il s’attendait à ce qu’un imprévu empêche ce mariage. Car il était encore persuadé que son apparence physique, son caractère effacé, son tempérament peureux lui interdiraient, à l’évidence, toute destinée heureuse. Mais, tout en étant lucide sur son manque de qualités, il se sentait embarqué dans une aventure qui le dépassait, à laquelle il était incapable de résister. 

Le jour de la cérémonie religieuse, en s’approchant de sa fiancée qui l’attendait auprès de l’autel, il se retourna encore une fois derrière lui. C’était bien lui qu’elle espérait dans le clair-obscur de la nef, éblouissante en une somptueuse robe blanche, auprès de l’autel illuminé. 

 

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