En salle d’attente

La population qui se presse dans le hall de la gare de Lyon se divise en quatre catégories. La première est constituée des « têtes en l’air » qui passent leur temps à lever les yeux au ciel. On dirait qu’elles essaient de convaincre d’une prière muette le tableau des départs de l’urgence qu’il y à prendre en considération le trajet qu’elles ont programmé. 

            Aux cotés de ce public, on observe une autre classe sociale qui tient également à emprunter les chemins de fer mais qui souffre d’une autre préoccupation plus terre à terre : « les affamés ». La principale occupation des « affamés » est de se presser devant les multiples échoppes qui vendent les mêmes sandwichs dégoulinants, aux mêmes prix exorbitants en affrontant la même impatience de vendeurs à l’air exaspéré et pressés d’en finir avec une journée qu’il recommenceront à l’identique le lendemain et pour de nombreuses années encore, compte tenu de l’état du marché du travail. 

Les « affamés » se distinguent des têtes en l’air par leur habileté à garder un œil sur le tableau des départs de trains, tout en veillant à la monnaie que les jeunes faiseurs de sandwichs leur rendent. 

Dans le bas de la hiérarchie sociale, on voit apparaitre derrière les « affamés », une catégorie humaine particulière : « les maudits ». Les maudits n’ont qu’une envie : accéder à la classe des « affamés ». C’est la raison pour laquelle ils se positionnent juste derrière ces derniers en tendant la main en vue d’une obole qui leur permettrait à leur tour d’accéder au rang « d’affamés ». 

« T’as couché Jérémy ? »

La jeune femme qui vient de prononcer ces mots à mes cotés appartient à une autre caste : « les têtes penchées ». Ce sont des individus à part dans la hiérarchie sociale, qui peuvent passer avec aisance du statut de « tête-en-l’air » à celui « d’affamé », tout en courbant le visage à gauche ou à droite pour téléphoner à leurs proches. Il faut mesurer à sa juste valeur le potentiel physique de ces personnes : il n’est pas aisé de lever le visage tout en le penchant, il est encore moins facile d’ingurgiter un sandwich tout en tenant une conversation correcte à un téléphone portable. Il faut une grande expérience de voyageur pour accéder à la dignité de « tête penchée » ! 

C’est ce que réussit ma voisine de salle d’attente. Son indéfrisable a mauvaise mine, son maquillage a souffert de sa longue journée. Sur ses joues rêches, un grain de beauté laid s’agite au rythme de ses mâchoires. Ses yeux fixent un point haut d’un air tendu ou exaspéré selon les réponses de son engin téléphonique. 

Elle parvient avec dextérité, à dévorer son jambon beurre en s’inquiétant auprès de son mobile de l’heure à laquelle son gamin envisage d’aller au lit. La réponse ne la satisfait pas, elle manque de s’étouffer, puis rétablit le cours normal de sa mastication, tout en maugréant. 

A huit heures du soir, il serait en effet temps que les enfants rejoignent leurs couvertures. Une petite prière en plus serait du meilleur effet, mais apparemment il n’en sera pas question pour Jérémy. Le rituel a du changer depuis que le père Croibier vérifiait tous les huit jours mon comportement spirituel, qu’il jugeait approximatif, auprès de mes parents apeurés par les foudres de la religion. 

Aux gargouillis de sa mère qui vient de laisser échapper un morceau de cornichon à terre, je sens que Jérémy a émis quelques réticences à l’heure du coucher. D’après l’hypothèse de ma voisine, il est probable qu’il est en train de s’abreuver de programmes débiles devant la télé familiale, dans son pyjama à fleurs, tout en picorant tranquillement les popcorns destinés à la formation des futurs obèses. 

Le père se voit accuser par la même occasion d’abandon de progéniture en danger d’abêtissement intellectuel, ce qui d’après ce que je crois comprendre des vociférations de la mère, n’étonne pas du tout cette dernière. 

« Tu lui as lu son histoire ? Mais non ! C’est celle du loup et de la tondeuse à gazon qu’il veut !  Evidemment, tu ne fais jamais attention ! Il faut lui lire son histoire !  Comment ça, tu la connais par cœur ? C’est pas le problème ! Lis-lui « le loup et la tondeuse à gazon ! » 

L’ambiance monte dans la salle d’attente. On sent que nous n’en sommes qu’aux escarmouches. D’autant plus que j’ai oublié la quatrième classe sociale qui vient de monter sur les pieds de la mère inquiète, celle des « tireurs de valises à roulettes ». On peut s’interroger sur le caractère humain de cette catégorie tant il est vrai qu’on oublie parfois la main qui s’accroche à ces objets, lesquels donnent l’impression de se déplacer de leur propre initiative comme dotés d’une vie propre. 

On pourrait raffiner la typologie. Parmi les «bagages roulants », la sous-caste majoritaire est celle des «bruyants » qui ne peuvent pas avancer de cinquante centimètres sans émettre un cri métallique strident et parfaitement insupportable pour les gencives sensibles. A leurs cotés, on distingue les « sournoises », silencieuses, qui vous écorchent les chevilles au moindre écart incontrôlé, voire qui vous effilent les bas des dames tout en ayant l’air de ne pas l’avoir fait exprès bien entendu. 

La mère de Jérémy pousse un juron déchirant à l’encontre d’un de ces bagages mal intentionnés qui vient non seulement de lui croiser un orteil, mais de réduire à néant une paire de bas noirs aux dessins compliqués, qu’elle ne pourra plus jamais enfiler. Elle vient d’en informer la cantonade et sa famille de manière tonitruante. 

Elle n’a pas lâché le téléphone, en précisant néanmoins au père de Jérémy que ce n’était pas à lui que s’adressait l’insulte qu’elle vient d’émettre. Parmi les voyageurs agglutinés autour de nous, on a senti une légère inquiétude de son compagnon à ce sujet. 

« T’as pensé à l’anniversaire de ta mère ? Non ! Mais tu vois que tu ne penses à rien ! » 

Quinze paires d’oreilles font semblant de ne pas prêter attention à la conversation tout en se tendant. La vie du ménage va être passée au peigne fin. D’autant plus que la mère de famille achève son sandwich dans un dernier effort de la glotte et qu’elle s’apprête à jeter son emballage n’importe où, après l’avoir chiffonné entre ses mains. 

Autour d’elle des regards complices s’échangent. L’opinion générale est que le mari aurait du passer un coup de fil à sa maman, c’eût été convenable. Mais, il a sûrement passé une journée éprouvante : de réunions en rendez-vous ! Elle ne se rend pas compte ! 

« Comment ça : je n’ai pas que ça à faire ! C’est pas à moi de m’occuper de ta mère ! » 

La répartie est brutale, mais classique. On en revient toujours au même point : on forme un couple, mais chacun se consacre à ses affaires. En face de moi, une blonde aux yeux outrageusement fardée opine du chef, elle approuve la contre-attaque. La solidarité féminine fonctionne à plein régime. Un petit homme rondouillard semble émettre une protestation muette en tendant les lèvres en cul de poule. 

Tiens ! Un mouvement de foule se produit. Une partie des « têtes en l’air » quittent à regrets les soucis de la mère de Jérémy pour se ruer sur le quai « L » où les attend le train pour Montargis. A travers les vitres, j’aperçois quelques « affamés » qui courent dans la même direction, sandwichs à la bouche, gobelets à café débordants sur les vestons des voisins. Le petit peuple des « valises à roulettes » suit servilement ce beau monde. Les bruyantes « émettent » leur cri de guerre en arrachant quelques hurlements de douleur sur leur passage. 

La coexistence devient plus difficile à partir du moment où toutes les couches de la société se précipitent au même endroit. C’est comme la course à la Méditerranée à partir du 15 juillet… 

Mais voici que l’attention des voyageurs restant en salle d’attente est bruyamment attirée par la maman de Jérémy. 

« Allo, Jérémy ! Comment ça va mon cœur ! » 

Le début de la conversation avec l’enfant ne manque pas d’habileté maternelle. On va vers un réchauffement des tensions diplomatiques. Mais patatras ! On sent tout de suite un raidissement  dans les négociations. Devant l’insouciance paternelle une tentative de reprise en mains s’impose. 

« J’espère que tu n’es pas en train de te gaver de cochonneries en regardant des imbécillités à la télé ! » 

« … » 

« Repasse-moi ton père ! » 

Nous nous concertons du coin de l’œil avec son voisin de droite. Ventripotent, chauve et distingué. Il a eu un mouvement de réprobation devant la tournure de l’entretien. D’un haussement de sourcil, je lui signifie mon accord.  Nous aurions nettement préféré qu’elle dise « papa » au lieu de « ton père ». « Ton père » sonne comme une dissociation potentielle du lien qui est supposé unir chaque membre du couple. 

Très pris par ma conversation téléphonique, j’ai oublié l’existence des « maudits ».Non, je n’ai pas une pièce pour l’homme en guenilles qui m’assiège. Si je commence à distribuer un euro à chaque « maudit » de la gare, je risque de modifier l’ordre social. Une main se tend à mes cotés, plus généreuse et moins au fait du fonctionnement de cette étrange société. 

« T’as pas oublié qu’on y va dîner dimanche ! Comment ça, où ? Mais chez ta mère : où veux-tu que ce soit ? » 

Autour de moi, il reste une demi-douzaine d’auditeurs passionnés par ce feuilleton familial. D’après les mines, il semble la question du papa de Jérémy était légitime. Ils auraient pu aller dîner n’importe où, pas forcément chez sa mère. Madame ne devrait pas s’emporter pour si peu. 

Je vais passer moment dans la population des affamés. Je sors mon sandwich chèrement acquis en pénétrant dans la gare en dépit de la horde de « maudits » qui m’entouraient à la recherche d’une hypothétique subvention. 

« Oui, je suis énervée ! Et puis d’abord, je m’énerve si je veux ! » 

Le climat s’assombrit encore. Les voyageurs en instance de départ, se penchent en avant pour mieux bénéficier de la suite des débats. On prie pour que les trains partent avec un peu de retard. 

J’espère que Jérémy est parti se coucher après une saine lecture du « loup et de la tondeuse à gazon », sinon nous allons à l’affrontement. 

« Et la machine à laver ? T’as fait tourner la machine à laver ? » 

« … » 

« Tu vois, tu ne penses à rien ni à ta mère ni à la machine à laver ! » 

Mes deux voisines de gauche sont ravies. Pour un peu, elles applaudiraient. Voilà longtemps qu’elles dénoncent elles aussi le désintérêt coupable de leurs conjoints pour le fonctionnement des ustensiles électroménagers. 

Quant à moi, devant cette coalition, je tente de prendre le parti du papa de Jérémy que je sens aux abois. A tout hasard, je jette un œil courroucé à la trogne renfrogné de son épouse. Elle arbore la mine cruelle du tireur de pénalty qui sait qu’il va emporter la victoire d’un dernier geste bien appliqué. 

« Bon, écoute, j’en ai marre ! Je rentre, je prends mes affaires et je file chez ma mère ! » 

« C’est pas la peine de s’énerver, la machine à laver est peut-être en panne ! » 

« Je t’ai sifflé toi ? » 

Sous le coup de l’énervement, elle me tutoie en me crachouillant à la face. Il est vrai que je n’ai pas pu m’empêcher d’intervenir dans sa conversation : on devrait interdire les portables dans les salles d’attente. D’ailleurs, je crois que c’est le cas. 

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