Au bar des amis

Comme chaque jour vers dix-huit heures, Georges et Lucien sont accoudés au zinc de Louis devant leurs petits blancs. Soixante dix huit ans d’atelier à eux deux, ça forge une amitié. La retraite, ça ne forge rien du tout, mais au moins on a le temps de s’en apercevoir. 

Georges n’est jamais peigné. C’est une marque de fabrique : chez lui, le cheveu, gris maintenant, est hirsute et rebelle. Juste après la guerre, Maria lui avait bien acheté un peigne, mais il a rendu l’âme après quelques escarmouches capillaires. Georges a de merveilleux yeux, bleus pâles, étrangement expressifs dans un visage largement creusé par les atteintes de l’âge. A l’atelier, il s’était taillé une belle réputation d’endurance, Georges. Petit et sec, il se comparait facilement à un coureur éthiopien de dix mille mètres. On aurait dit qu’il pouvait courir de partout, à la même allure, des bureaux aux machines en passant par la salle syndicale pendant une éternité. Georges a toujours eu envie de tout connaître de la vie avant qu’elle ne lui échappe. Il est à la fois anxieux et attentif à son entourage, c’est pour ça que Lucien l’aime bien. 

La silhouette de Lucien est l’opposée de celle de George. A la sortie de l’usine, on les appelait plaisamment Laurel et Hardy. On ne peut pas dire que Lucien soit gros, il est fort. Son estomac pansu déborde systématiquement de son pantalon malgré la résistance acharnée de la ceinture. Sa petite tête moustachue trône au-dessus d’un torse en forme pyramidale. Le regard est noir et prompt à s’étonner. Lucien est surpris de beaucoup de choses. Son béret, marqué par les blessures du temps, couronne son front glabre. Parfois il est rejeté en arrière, geste favori de l’homme lorsqu’il sent le moment venu de réfléchir. Lucien est un homme pondéré qui n’aime pas l’agitation, ou plutôt qui ne comprend pas qu’on puisse ne pas prendre le temps de vivre. Il regarde la fébrilité permanente de Georges comme un objet de curiosité. Par moment, il se peut qu’il l’admire. 

Aujourd’hui, Lucien pense qu’il va falloir basculer son couvre-chef vers l’arrière. On est mardi. Chaque jour, Georges pose beaucoup de questions à son ami,  d’une part parce qu’il faut bien entretenir la conversation et d’autre part parce qu’il est comme ça, Georges : il faut qu’il s’interroge. Mais le mardi, c’est encore plus grave : c’est le jour des problèmes philosophiques. L’angoisse existentielle le saisit toutes les semaines, à peu près à la même heure. Aujourd’hui, il se passe longuement la main sur le menton avant de poser la question dont il entend débattre. 

-          Lucien, tu vois… Finalement, je suis pour l’inégalité entre les hommes. 

L’attaque est rude pour Lucien qui n’avait pas préparé le sujet. Il a repoussé son béret en position de pensée profonde, mais il sent que la manœuvre va être insuffisante : il déboutonne sa vareuse, toussote pour se donner le temps de répondre et prend un risque : 

-          -Georges, tu ne vas quand même pas voter à l’extrême droite ! 

Lucien ne sait pas trop pourquoi il a répondu ainsi mais il sait qu’il faut donner le répartie à son ami. Sinon, ce dernier sera malheureux car il ne pourra pas creuser sa pensée.

Une dame au chapeau fleuri qui sirote son thé avec élégance, distinction et petit doigt en l’air, sous les affiches sportives de la salle, a relevé la tête en entendant la remarque de Georges. Il faut dire que lorsqu’il est lancé, ce dernier ne se soucie guère de la discrétion de ses opinions. La clientèle de Louis en profite largement quand elle n’est pas prise à témoin. 

Non, Georges ne vote pas à l’extrême droite, tout de même ! Mais que Lucien considère un peu la situation comme elle est au lieu de rêver. Les hommes égaux, ça n’existe pas ! Il y a toujours eu les dominants et les dominés. Chez les loups, ça va de soi et ça marche comme ça ! 

Lucien émet l’hypothèse que les communautés humaines ne sont pas, précisément, des hordes animales. C’est ce qu’on appelle la civilisation ! Voilà plusieurs millénaires qu’il en est ainsi ! 

-          Ta ! ta ! ta ! 

Lorsque Georges émet ce bruit du clairon, c’est qu’on va aller loin dans la discussion. Il serait prudent de commander une nouvelle tournée au patron dont Lucien attire l’attention d’un signe convenu. 

Les avants bras velus de Louis s’agitent pour remplir les verres des deux hommes. Chez Louis, le faciès est bon enfant, les cheveux ras à la militaire, les poches sous les yeux profondes, mais l’œil est aux aguets. Sa carrure est suffisamment bien proportionnée pour dissuader tout fauteur de troubles dans son établissement. Il n’est pas rare qu’il raccompagne un ivrogne sur le trottoir en le soulevant par le collet. Chez Louis, on se tient correctement, il n’admet d’écarts aux bonnes mœurs. 

Georges s’impatiente : 

-          Moi, je te dis qu’il faut des dominants et des dominés pour que la société fonctionne. D’ailleurs, chaque fois que les dominés se sont révoltés, ça s’est mal terminé. Tiens, regarde Spartacus ! 

Lucien jette un regard pointu autour de lui, mais il n’aperçoit que les habitués de six heures du soir ou un couple d’amoureux qui s’épanchent sur la banquette de moleskine de l’arrière salle de Louis. 

Il n’ose pas demander qui était Spartacus, l’empire romain n’est pas l’époque historique préférée de Lucien. A l’air inquiet de Lucien, Georges comprend qu’il doit prendre un autre exemple pour mieux se faire comprendre. 

-          Ou plutôt, regarde-nous ! Pendant quarante ans de boîte ! Est-ce que tu as eu l’impression d’être un seul jour l’égal de Bertin-Duclos, le PDG ! Hein ? 

Georges laisse son interrogation cheminer dans l’esprit de Louis tandis qu’un turfiste vient d’étaler un journal spécialisé à ses cotés. Lucien reconnait la valeur de l’argument  en opinant de la tête. Georges éprouve le besoin de confirmer lui-même l’intérêt de sa propre question. 

-           C’est un vrai problème ! 

Pour éclaircir la suite du raisonnement et laisser Lucien se remettre de ses premières émotions, Georges porte le ballon du meilleur Chablis de Louis au bord de ses lèvres charnues. 

Georges est content. Il vient d’employer l’expression qui fait mouche dans les débats télévisés : il a posé un VRAI problème. C’est le moyen de faire comprendre à ses interlocuteurs que lui, il va tout de suite au fond du sujet au lieu de louvoyer au milieu de circonvolutions oratoires tout à fait subalternes. 

Tout en fixant un jeune étudiant, au cou enturbanné d’une écharpe rouge qui vient de prendre place près des étagères sur lesquelles Louis aligne des coupes sportives, Lucien tente une contre-attaque : 

-          Tu y vas fort, Georges, tout de même la déclaration des droits de l’homme… 

Georges rugit : 

-          Alors là, je l’attendais, celle-là ! 

A ces mots, le turfiste relève la tête. Il hésite, puis sa petite moustache s’indigne : 

-          Monsieur a raison, la déclaration des droits de l’homme ! C’est quelque chose ! Nos grands pères se sont battus pour ça, monsieur ! Il ne faudrait pas l’oublier ! Nous sommes tous égaux en droits ! 

Georges est un instant désarçonné. Il n’est pas d’usage qu’il soit interrompu, le mardi après-midi, devant le chablis de Louis. Il prend le parti de ricaner amèrement : 

-          Ah ! ah ! je voudrais bien savoir ce qu’il faisait ton grand-père en 14 ? 

L’étudiant à l’écharpe rouge s’est levé. Il prend le parti de Georges : 

-          - Il faut revenir au fond du débat ! Je crois que les grandes déclarations ne servent à rien tant que le système libéral et capitaliste entretient l’injustice économique et la pauvreté. 

Lucien s’inquiète de ces interventions inhabituelles. Son goût de la quiétude est troublé. Il a le pressentiment que ça peut mal se finir. Il trempe une dernière fois ses lèvres dans son verre de blanc et bafouille qu’il sa fait tard et qu’il doit rentrer. Mais Georges ne l’entend pas ainsi : 

-          Reste là, toi ! 

La dame au chapeau fleuri a bondi. Elle menace Georges de son parapluie. 

-          Vous pourriez être poli ! 

Dans la brusquerie incontrôlée de son geste, elle fait valser le béret de Lucien qui tentait une retraite difficile. Georges n’en croit pas ses yeux et bouscule la silhouette plantureuse qui s’est dressée devant lui : 

-          Mais, mais ! Vous avez frappé mon ami ! 

Lucien s’interpose : 

-          Laisse, laisse, ce n’est rien, Georges ! 

Le turfiste s’indigne de nouveau et prend Georges au collet : 

-          Monsieur ! Moi vivant, je ne laisserai pas frapper une femme devant moi ! 

Un jeune beur, à la casquette retournée, vient d’interrompre sa partie de flipper. Il dit qu’il a tout vu et se jette entre les deux hommes. Pris en tenaille, l’étudiant à l’écharpe rouge, qui s’apprêtait à fustiger l’excès de financiarisation de l’économie valse à terre. 

Furieux, il mord la jambe de Georges qui se rebiffe d’un coup de pied dans ses côtes tandis que le turfiste tente de le faire tomber et que la dame donne des coups de parapluie au hasard. Lucien, effaré, essaie de séparer les combattants, mais, par une déviation malencontreuse de trajectoire, il vient de prendre un coup de tête de la dame élégante  qui se détend dans un rush impressionnant. Le jeune beur est à la l’aise, distribuant quelques mandales de ci de là, principalement au turfiste très actif dans les débats. 

Désormais les coups pleuvent. On aperçoit le parapluie de la combattante au chapeau fleuri qui émerge. Tandis que le jeune beur et le turfiste s’empoignent sans être sûrs de connaitre le motif de leur algarade Georges  s’est jeté dans la mêlée. A l’usine, il savait se faire respecter. Les invectives volent, les râles et les cris s’entrecroisent. 

C’est à ce moment précis que le Brigadier Moulin, à la tête de ses hommes casqués et protégés par leurs boucliers transparents, investit le champ de bataille. Par un habile dispositif enveloppant, il restitue rapidement le bar de Louis a sa fonction républicaine. 

Le Brigadier Moulin, originaire de l’Yonne, ne peut s’empêcher de finir les verres de chablis laissés sur le comptoir par Georges et Lucien, emportés par le panier à salade qui carillonne déjà au loin. Il soupire tristement : 

-          De la violence ! Toujours de la violence, ça n’en finira jamais ! 

Puis il désigne son verre d’une voix lassée par l’effort : 

- Patron ! Le même !

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