Un visage connu

En ouvrant la porte d’entrée de mon appartement, je suis resté sidéré une fraction de seconde. Il a profité de ma stupéfaction pour pénétrer dans le hall de l’appartement. 

Il vend des aspirateurs. A la vue de l’engin qu’il vient de déposer à mes pieds j’aurais pu m’en douter. 

Moi qui croyais ne ressembler à personne, j’ai l’impression d’avoir devant moi l’homme que j’étais voilà trente ans. Je l’examine pendant qu’il m’explique qu’il est étudiant, qu’il doit faire des démonstrations pour gagner sa vie et que, par conséquent, je serais bien aimable de l’écouter pendant dix minutes. Je ne peux pas décemment me mettre à la porte, même à trente ans de distance. 

Ce regard noir, immobile, inquiet ! Et cette coiffure sagement peignée sur le coté ! Aucune fantaisie ! Et puis cet air de se demander ce qu’il fait là, je l’ai déjà vu tellement de fois dans un miroir ! A cet âge, je me croyais bon, moi aussi, de contrefaire l’air sérieux que je pensais nécessaire pour entrer dans le monde des adultes. J’ai envie de lui dire que son apparence est profondément ennuyeuse. 

J’ai forci. Je ne me souviens plus à quel moment j’ai pu prendre des kilos et de l’estomac. Lui se meut avec aisance. Il faudrait que je le mette en garde. S’il veut conserver cette taille, il faut faire beaucoup de sport. 

Il est vêtu d’un jean et d’un blouson de tissu bon marché ouvert sur une chemise à carreaux. En matière d’élégance vestimentaire, je ne faisais pas beaucoup mieux. 

« Vous allez avoir une surprise ! »

Il ne se doute pas que c’est déjà fait. Sa voix est mal assurée, son timbre est forcé. Il ne fera sûrement pas une longue carrière dans la vente. C’est normal, je n’ai jamais eu d’appétence pour ce type de job. Il faudrait qu’il soit mieux conseillé sur son orientation professionnelle. Il a plutôt une tête à terminer dans un bureau d’études. Penché sur des dossiers ou alors sur un écran d’ordinateur pour résoudre des problèmes compliqués. 

Il attire mon attention sur le fait que le glorieux temps où un aspirateur nécessitait un branchement au secteur est terminé. « Attirer l’attention sur le fait que… » a toujours été l’une de mes expressions favorites. C’est un peu long, mais ça permet d’éveiller l’intérêt de mon interlocuteur. Je lui promets de fixer mon esprit sur sa démonstration. Il faut que je m’encourage. A cet âge là, la vie n’est pas simple, j’ai bien du mérite de tirer les sonnettes pour arrondir mon pécule. 

J’apprends aussi avec joie que l’époque où la ménagère se prenait les pieds dans le fil de son aspirateur est révolue. Il n’est plus question non plus de constater que la longueur de l’appareil est trop courte lorsqu’il s’agit d’atteindre le coin du salon qui pose justement un problème de saleté. 

J’ai le curieux sentiment de m’observer moi-même alors qu’il s’agite autour de sa machine en brandissant le mode d’emploi de sa main libre. 

La conception de l’aspirateur que je me présente relève des technologies les plus récentes. Il dispose d’une pile rechargeable d’une autonomie de vingt quatre heures. La vitesse de rotation du moteur est, bien entendu, programmable. 

Ma conclusion est claire : je pourrais passer une journée entière à dépoussiérer mon appartement sans souci. Pour me détendre, je réponds que je n’ai pas l’intention de concourir pour le marathon de l’aspiration. Mais je suis pressé, je ne prends pas le temps de sourire à ma remarque. Il faudrait que je m’apprenne à prendre en compte les remarques du client, même si elles sont idiotes. 

Je débite ma leçon d’un ton monocorde. Je me souviens de mes premiers exposés professionnels. Je n’avais aucun talent oratoire non plus. Certes, il ne s’agissait pas d’aspirateurs mais mon auditoire s’occupait comme il pouvait lorsque je lui assénais d’astucieuses argumentations, longuement préparées dans mon bureau. 

Il faudrait que je m’enseigne la manière de me parler sur le ton de la conversation.  Et puis à me regarder dans les yeux au lieu de fixer ma machine en ayant l’air de penser à autre chose. Je suis un client a priori bien disposé, mais je me fatigue. 

Je m’observe en m’écoutant parler. Ma silhouette est un peu frêle, mais nous avons et avions cet air un peu romantique qui attire et attirait les regards. Par contre, je croyais que les lunettes que je porte, à fortes montures noires, étaient passées de mode. 

J’avoue qu’à mon âge, je n’avais pas mon niveau de connaissance dans l’appareillage électroménager. Je saisis l’occasion pour apprendre que ce qui compte dans un aspirateur ce n’est pas la puissance développée, contrairement à ce que le monde entier croit, mais la dépression, c’est-à-dire la puissance d’absorption au centimètre carré. Je viens de me surprendre par l’évidence de ma démonstration. 

Il s’agit maintenant de passer aux travaux pratiques. Le carrelage de mon hall d’entrée est un peu trop propre. Heureusement, j’ai dans ma poche un petit sac de cochonneries que je répands sur le sol à ma grande inquiétude. 

Devant mon air étonné, je mets la machine en marche. Et je fais constater le doux bruit de l’engin. 

« Fini, le bruit infernal qui couvre la voix de la télévision ! » 

Je sens bien que j’aurais du prononcer cette phrase d’un air enjoué. C’était dans mon contrat. Je n’ai jamais été doué pour jouer la comédie. 

En un tour de main, je nettoie le petit amas de poussière que j’ai répandu dans mon couloir. Je relève enfin la tête, l’air soulagé. Je ne me vois pas très convaincu. Il est vrai que je suis un éternel sceptique. J’ai un dernier argument. 

Je sors un petit carré de tissu blanc, m’agenouille et essuie fortement  le carrelage à l’endroit où je viens d’aspirer. En me relevant triomphalement, je me fais constater la blancheur de mon chiffon. 

Certes ma démonstration est objectivement convaincante, mais je n’arrive toujours pas à comprendre pourquoi je ne suis jamais arrivé à perdre cet air impersonnel, voire lugubre, pour m’adresser à autrui. Il serait temps de me décontracter un peu. 

En plus, mon aspirateur est garantie deux ans pièces, main d‘œuvre et, cerise sur le gâteau, déplacements ! J’essaie de prendre de l’intérêt à mon propos : 

« Le déplacement aussi ? Ce n’est pas possible ! » 

Si ! C’est possible ! Je sens que vient de me marquer un point ! 

Et ce n’est pas tout. Au cas où j’aurais quelques difficultés budgétaires, je peux me faire un quatre fois sans frais. 

Je me tais et je me dandine sur place en regardant parterre.  On ne s’imagine pas le nombre de sols que j’ai pu observer en trente ans. 

Dans ce court instant de silence, j’ai l’impression que je vis une espèce de confusion de personnalités: je suis moi et moi. Le même homme dans deux corps, à deux époques différentes, se font face. J’ai le sentiment absurde d’être pluriel. 

Je vais prendre congé mais je me serais obligé de bien vouloir signer le papier qui certifie que je viens de réaliser une démonstration éclatante d’aspiration sur mon propre plancher. 

Je n’ai pas la moindre envie d’acheter un aspirateur mais je voudrais me retenir un instant. Retenir le temps enfui en quelque sorte. Je décide de m’offrir un verre. Il faut que je me parle, je ne vais tout de même pas me quitter comme ça ! Comment en suis-je arriver à vendre des aspirateurs pour payer mes études ? Pourquoi suis-je aussi emprunté ? 

« Vous êtes sûr que je ne vous dérange pas ? » 

La question me cloue sur place. Suis-je certain que je ne me dérange pas moi-même ? 

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