Jojo et Roberta

Un jour en colonies, j’ai rencontré Jojo. Sur le vieux mur d’enceinte qui entourait la propriété, on aurait dit qu’il m’attendait au soleil. Les pierres grises dévorées par la mousse étaient son royaume. Je m’approchais à pas de loup, poussé par la curiosité. Je pensais qu’il se sauverait en se faufilant dans les buissons épineux où je l’aurais perdu de vue. 

A ma surprise, il se laissa saisir, puis caresser sous le ventre et le menton. J’avais attrapé le seul lézard vert domestique du canton. Avec ses petits yeux noirs qui clignotaient, il me regardait comme s’il m’espérait depuis longtemps. Presque comme un frère qui reviendrait de loin après une longue absence. 

Je me présentais à lui et avouais mes dix ans, en oubliant pas d’ajouter comme d’habitude : « et demi ». J’hésitais un peu sur son âge, je n’avais aucune idée de l’espérance de vie chez les lézards. A son agilité et à sa queue frétillante, je décidais qu’il ne comptait pas beaucoup plus d’années que moi et que nous pouvions donc jouer ensemble, voire même coexister. 

Je trouvais une boite en carton dont je garnissais le fond de paille et d’herbe. J’y installais mon ami après avoir pris soin de percer quelques trous d’aération. Il ne s’agissait pas d’étouffer Jojo. C’est ainsi que je décidais de l’appeler après une rapide consultation des diminutifs sympathiques que j’avais en mémoire. 

Dans les jours suivants, je circulais avec ma boîte sous le bras sans cesser de m’adresser gentiment à son occupant de telle manière que les autres avaient l’impression que je parlais tout seul, à haute voix. Comme un somnambule. 

Les colons devinèrent le contenu de la boite qui ne me quittait pas de la journée. Les réactions furent contrastées, comme disent les grandes personnes. Il y eut ceux qui exprimèrent leur dégout avec ostentation et qui reculaient à mon passage. Et puis, il y eut une petite minorité de curieux qui voulurent faire la connaissance de Jojo. Estimant que la peine que je me donnais pour élever ce nouveau camarade devait être récompensée, j’organisais des visites payantes de Jojo. Pour un euro, je soulevais le couvercle de la boite et mon client pouvait admirer mon ami pendant trente secondes. Pour deux euros, il avait l’autorisation de lui grattouiller la tête. Ou d’essayer, car Jojo ne s’accommodait pas de la camaraderie de n’importe qui.

Maryse, notre monitrice avait le sens de la pédagogie. Elle me proposa d’organiser une leçon de science naturelle à partir de l’existence de Jojo. Dans la cour, les colons assis en rond, me virent saisir Jojo par le pouce et l’index pendant que Maryse détaillait son mode vie dont elle avait appris l’essentiel dans le dictionnaire de Monsieur le Directeur. Des questions furent posées sur le cri du lézard. Les documents du directeur ne traitant pas de ce sujet, Maryse répondit habilement qu’elle donnerait l’information par mail aux parents, après une recherche à la bibliothèque municipale. 

La présence de Jojo m’assurait une certaine suprématie dans le groupe. J’étais intéressant. On me craignait puisque j’étais le seul à pouvoir caresser Jojo avec plaisir. Le grand Jeannot qui détenait le leadership avant cet épisode, en mourait de jalousie puisque plus personne ne faisait attention à ce qu’il disait ou ce qu’il imaginait comme mauvaise farce. Il tenta de reprendre son ascendant sur les autres en racontant qu’il avait trouvé le moyen de s’infiltrer dans les douches des monitrices. Comme son reportage sur les ablutions des jeunes filles qui nous encadraient n’intéressa personne, le grand Jeannot crut bon d’insister en faisant circuler des photos de sa sœur Marjorie, en maillot de bain. 

Ces tentatives de reprise en mains provoquèrent des haussements d’épaules car je venais au même moment d’abaisser le prix des visites de Jojo. 

Un premier souci se produisit lorsque Jojo réussit à s’enfuir de sa couche. Avec quelques fidèles, j’organisais une battue à travers toute la colonie. Je retrouvais mon Jojo dans les cuisines, apeuré, pelotonné au fond des grands plats dans lesquels on voyait souvent arriver des fayots fumants au réfectoire. J’évitais de justesse que Jojo nous soit servi pour le souper. 

La seconde alerte se déroula en pleine nuit. Jojo réussit de nouveau à soulever le couvercle de sa niche et à ficher le camp. Je fus réveillé en sursaut par les cris stridents de Maryse. Jojo avait réussi à grimper sur son lit et à s’infiltrer entre ses draps. 

Lorsque j’entrais dans la chambre de notre monitrice, je vis qu’elle était recroquevillée  et qu’elle tremblait de tous ses membres. Je soulevais avec précaution les couvertures et recueillis délicatement mon Jojo qui frissonnait de terreur, lui aussi.   

Le lendemain, je connus mon heure de gloire. Au grand dam du grand Jeannot, puisque non seulement j’avais retrouvé mon Jojo, mais  j’avais eu le privilège de soulever les couvertures de la monitrice. Quelques garçons plus âgés que moi ne purent s’empêcher, l’œil égrillard, de me demander « comment c’était ?». 

Pour nourrir Jojo, je fis la chasse aux fourmis que j’expédiais dans la boite pour servir de festin à mon copain. Le grand Jeannot tenta une manœuvre déloyale en dénonçant cet acte qu’il jugeait d’une cruauté digne d’un bourreau sans cœur. Il me compara même aux dictateurs romains qui jetaient des esclaves récalcitrants dans la fosse aux lions pour les faire dévorer. Il tenait ce geste pour une atteinte intolérable à la dignité de la fourmi et pour une dégradation de l’équilibre de l’écosystème. Il avait appris ces expressions dans le dictionnaire de Monsieur le Directeur qui servait à tout le monde. Comme les autres ne comprenaient pas tous les mots que le grand Jeannot employait, son essai de mobilisation des troupes échoua lamentablement. Quand on entend être un grand leader, il faut soigner sa communication. 

Pour tenir compte de cet avertissement, je pris le parti de nourrir Jojo de morceaux de pain ou de viande que je détournais de la cantine. Jojo n’aimait pas les steaks hachés du menu du jeudi, un peu comme moi. 

Sur le conseil de mon amie Noémie qui bénéficiait d’un tarif spécial pour visiter Jojo, je m’aperçus que ce dernier commençait à perdre sa bonne mine et à avoir l’air tristounet. Noémie, qui avait un point de vue très aiguisé sur ces questions, décréta que Jojo avait besoin d’une compagne. 

Avec l’aide de Noémie, je partis à la recherche de Madame Jojo. Nous la trouvâmes sur le même mur que celui de son futur conjoint. On aurait dit qu’elle le cherchait aussi. Elle était d’un vert légèrement différent avec des reflets rouges sur le corps. Peu au fait de l’anatomie de la lézarde, nous décidâmes qu’il s’agissait là de l’élément féminin qui manquait à Jojo qu’elle rejoignit immédiatement dans sa boite. 

La nouvelle venue fut baptisée Roberta. Ce prénom me fut soufflé par Enzo, un copain d’origine italienne. Il m’avait raconté avec des sanglots dans la gorge qu’il avait du laisser au pays, une jeune sicilienne de sept ans et demi qui se nommait ainsi. Il aimait prononcer ce nom en cachette. Pour qu’il puisse l’exprimer à haute voix sans se faire du mal, je décidais que Madame Jojo s’appellerait Roberta. 

Enzo bénéficia d’une visite gratuite de la nouvelle venue. Enzo était un grand amateur de foot international. Il trouva que le teint vermillon du corps de Roberta lui rappelait les couleurs de Manchester United. 

Désormais Jojo et Roberta menaient un train de vie agité dans leur boite. La nuit, j’entendais des grattements, des craquements, et un grand charivari qui me réveillait souvent. Je devais sévir un peu pour faire cesser ce chahut en leur donnant à manger. Ils se tenaient alors tranquilles et laissaient dormir la chambrée. 

La date que je craignais s’avançait. Il fallut bientôt que je fasse les préparatifs de départ. Je savais qu’il n’était pas question d’emmener Jojo et Roberta à la maison. Six mois auparavant, un incident avait failli provoquer une émeute familiale. J’avais évoqué hardiment l’idée d’élever un cochon d’Inde dans ma chambre. Privé de dessert pendant trois jours, je pris la mesure de la haine de mes parents pour toute tentative d’introduction d’un animal de compagnie dans le logis. Jojo et Roberta seraient immanquablement reconduits à la frontière de l’appartement familial sitôt leur présence repérée. 

Nous devions partir en car à la nuit tombée pour rejoindre nos familles. Dans l’après-midi, Noémie et moi, submergés par l’émotion, lâchions Jojo et Roberta dans la nature après leur avoir fait jurer que nous penserions très fort les uns aux autres. 

Vers vingt heures, nous prenions place dans le car, particulièrement tristes. Mais au moment où le bus franchit le mur d’enceinte de la colo, Noémie et moi furent éblouis par une vision superbe. Ils s’étaient installés sur la pierre où je les avais découverts. Sur fond d’un clair de lune d’été, se détachaient les silhouettes de Jojo et Roberta, museau contre museau, venus nous saluer d’un dernier au revoir, comme pour nous promettre qu’ils seraient là, à la même place, l’année suivante. 

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