Une mauvaise question

Je n’aurais pas du dire ça. 

Pourtant, le pape se ressert de la soupe. Il y a bien un moment où le pape se ressert de la soupe. Il y a bien un moment aussi où le président le la République s’aperçoit qu’il n’y a plus de dentifrice sur la tablette de la salle de bains. 

 Et Dubertrand, mon directeur ? Il sort forcément sa poubelle. Il doit avoir l’air fin avec son petit sac bleu dans la main. 

Il n’y a pas de raison. Tous ces gens doivent aussi connaître des petits moments sordides. Comme moi. Par exemple quand je m’effondre sur le canapé pour suivre le foot à la télé. Ou alors quand  je pousse la poussière sous le tapis en faisant le ménage. Ou encore quand je ne souviens plus de l’endroit où j’ai posé mes clefs. 

Pourtant, lorsque je croisais Dubertrand dans le couloir, il avait toujours de l’allure. Il avait toujours l’air de sortir d’un magazine de mode. Il fallait voir sa démarche : le genou souple, le tibia ferme, le doigt de pied décontracté et le talon décidé. Dubertrand était un cadre solide et viril, il fallait qu’on le sache rien qu’en le voyant. 

Moi, même quand je m’habillais bien, je donnais toujours l’impression de sortir de mon lit et de marcher sur des œufs. En me croisant, Dubertrand ne manquait d’ailleurs pas de me faire savoir qu’il serait temps de me réveiller en ajoutant avec hauteur : « Mon vieux ! ». 

Dubertrand avait du longuement travaillé sa démarche pour avoir l’air dynamique. Ce n’était pas possible autrement. En plus, lorsqu’il s’exprimait, il ne disait jamais : « Euh !… » ou alors « C’est clair !.. », comme moi. Il n’avait aucun tic qui aurait de permis de le singer dans les conversations de cafétéria, c’était frustrant ! 

Il avait un coach ! C’était sûr ! Tout est dans le coach, maintenant.

Il allait falloir que j’en choisisse un. Un bon si possible. Ballandreau m’avait proposé le sien. Mais le coach de Ballandreau avait le genou hésitant. Et puis Ballandreau disait encore « Euh !… » à tout bout de champ. Pour couronner le tout, il portait toujours les gilets de laine que lui avait tricotés sa maman. 

Plein de courage, j’ai alors demandé à Dubertrand le nom de son coach personnel. Il me semblait que c’était un bon choix stratégique. Dubertrand n’a pas apprécié que j’émette l’hypothèse que son tempérament d’homme action ne puisse pas être un don inné que lui aurait fait la Nature. 

J e suis désormais à la recherche d’un coach et d’un emploi. Ou d’un coach pour retrouver un emploi. Et puis après d’un coach pour le garder. 

Je n’aurais pas du dire ça à Dubertrand. 

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