Une erreur fatale

Je ne tuais pas. Ce n’était pas mon genre, je trouvais cette extrémité vulgaire. Je me contentais d’attaquer des vieilles personnes à domicile, de les bâillonner et de les ligoter sur une chaise. Elles étaient trop faibles pour résister à ma détermination. Au pire, si elles gigotaient un peu trop, elles prenaient une paire de claques, ça les calmait. Parfois, je ne les réveillais même pas. Ces incursions sans violence me ravissaient. Dans ces circonstances, j’étais au sommet de mon art délicat. 

J’avais la conscience tranquille puisque je ne portais pas atteinte à la vie d’autrui. Je dévalisais paisiblement appartements ou villas en choisissant mon butin d’un œil expert. Argent, bijoux, bibelots. Pourquoi les vieilles gens accumulent-elles tant de valeurs chez elles alors que tant de nos compatriotes se débattent dans la misère ? Est-ce bien moral ? J’avais alors l’impression de ressembler à Robin des Bois sauf que si je prenais aux riches, je ne voyais pas la nécessité de redistribuer aux pauvres. 

L’idéal était bien sûr de trouver des espèces sonantes et trébuchantes. Les vieilles personnes sont complètement dépourvues d’imagination pour les cacher. Il me suffisait de soulever une pile de draps dans une armoire ou d’ouvrir une boîte à sucre sur un rayonnage de la cuisine pour mettre la main sur des billets de banques. Les colliers, les bagues, les antiquités étaient plus difficiles à valoriser. Pour n’éveiller aucun soupçon, j’étais obligé de les négocier aux quatre coins du pays. Ces voyages pesaient fortement sur les coûts d’exploitation de ma petite entreprise. Je pestais contre le peu d’aide que les pouvoirs publics consentaient aux petits artisans. 

Sur mon passage, je laissais en évidence une carte à jouer. Le dix, c’est mon nombre fétiche. C’est un nombre qui ne ressemble à aucun autre. C’est le nombre qui ouvre la logue série de ses confrères à plusieurs chiffres. C’est un leader, un innovateur, un peu à mon image. Selon mon humeur, je déposais le dix de cœur, de carreau, de pique ou de trèfle. C’était un geste qui n’avait aucun sens pour les autres, mais je signais ainsi mes méfaits, je trouvais que ça leur donnait un cachet particulier. Une fois, j’ai laissé un six de pique et un quatre de trèfle pour faire rire la police qui s’épuisait à ma recherche. Apparemment sans réussite. Il y a des moments où les forces de l’ordre manquent d’humour.

Avec ma cagoule, style GIGN, et mon long manteau noir, je n’étais pas reconnaissable par mes victimes, d’autant plus qu’au moment où je les assaillais, elles étaient terrorisées. Il valait mieux pour elles être dépouillées pendant leur sommeil. La difficulté était de franchir la porte ou la fenêtre de leur logis. Je ne pouvais pas décemment les prier de les laisser ouverts avant d’aller dormir. Il fallait souvent qu’elles m’introduisent elles-mêmes. J’étais par exemple obligé de les menacer lorsqu’elles sortaient leur poubelle, c’était un moment très désagréable pour tout le monde. Le mieux était d’opérer aux beaux jours lorsque les volets et les persiennes des chambres sont béantes pour permettre aux occupants de bénéficier d’un peu de fraicheur nocturne. 

Au bureau, je me conduisais comme un garçon charmant. Assez habilement, j’évitais de faire étalage de ma richesse. Je venais travailler dans un accoutrement peu seyant au point que Simone, un pilier du comité d’entreprise, fit voter à mon profit une aide vestimentaire exceptionnelle que j’acceptais avec des remerciements confus. De même, j’arrivais chaque matin, sur le vélo de mon père avec lequel il trompa plusieurs fois la vigilance de l’occupant de 1943, dans des opérations de marché noir très intéressantes pour notre famille. 

J’avais la réputation d’être serviable, enjoué, facile à aborder. Cette convivialité me permettait d’accéder à la vie privée des uns et des autres et d’accumuler ainsi des tonnes de renseignements très utiles pour poursuivre mes forfaits. Dès qu’on feint de les écouter, les gens se mettent à vous déballer leur vie, leurs tracas, et quand ça ne suffit pas, ceux de leurs familles. Il suffit de prendre l’air intéressé pour connaître le numéro confidentiel de leur carte bleue ou celui de leur compte en banque. L’envie de parler et d’être écouté leur fait commettre les pires imprudences. 

C’est ainsi que j’ai pu attaquer la grand-mère de Nicole, du service du personnel, qui éprouvait le besoin de me raconter chaque lundi ses visites chez son aïeule. Grâce à son bavardage, je connaissais parfaitement les lieux où j’allais opérer. L’affaire fut très facile et en plus particulièrement profitable puisque la grand-mère en question conservait dix mille euros sous son matelas. 

Le lendemain, Nicole, très agitée, me conta par le menu  les circonstances de l’agression  dont avait été victime sa parente, que je connaissais mieux qu’elle. Je m’empressais de prendre des nouvelles de cette dernière et parus soulagé en apprenant qu’elle se portait à merveille. Nicole parla d’un acte particulièrement lâche. L’adjectif me froissa un peu, mais j’eus le bon sens de ne pas le montrer. 

De la même manière, je pus détrousser le grand-oncle de Gilbert, le préposé au courrier. Dès que j’appris que ce vieil original était sourd comme un pot et qu’il refusait de se faire appareiller en dépit de l’insistance de son entourage, je compris que je tenais une nouvelle affaire. D’autant plus que Gilbert avait longuement conté les aventures de jeunesse de son tonton en Amérique du Sud où il était devenu propriétaire d’une mine d’or. Pour un amateur de belles fortunes comme moi, on n’imagine pas l’intérêt qu’il y a à fréquenter les cafétérias des grandes entreprises à l’heure de la pause. 

En parlant avec les uns et les autres, je me tissais un réseau d’informateurs très efficaces. Je pus suivre les progrès misérables des policiers de la ville grâce à Marc, notre homme de service qui n’hésitait pas à faire le malin en rapportant à qui voulait l’entendre les exploits de son beau-frère qui était inspecteur en service au commissariat principal de la ville. 

C’est ainsi que j’appris que les policiers m’appelait en langage codé « Numéro dix ». Cette nouvelle me réjouit. Le numéro dix de mon enfance, c’était celui de Platini et de ses buts d’anthologie. J’étais par ma façon d’opérer, l’élégance et la maîtrise de mes interventions le digne successeur de Platini. Dans ma spécialité, bien sûr. On parlait enfin de moi. Le seul inconvénient, c’est que nul ne faisait le rapprochement avec ma personne. On aurait pu dire que j’étais connu, mais pas moi. 

Grâce à Marc, j’appris aussi que la police tournait lamentablement en rond dans la recherche de celui qu’elle appelait « Numéro dix ». Aucun indice, aucune trace n’étaient recueillis sur les lieux d’opérations. Vu le mal que je me donnais pour exécuter mon œuvre à la perfection, le contraire m’aurait vivement chagriné. 

Pour aider les inspecteurs à patauger, je glissais à notre homme de service, en prenant un air mystérieux, que j’avais entendu dire que les jeunes loubards de la cité des Rosiers avaient constitué un commando chargé d’attaquer les vieilles dames. Les jeunes de banlieue étaient des coupables parfaits dès que quelque chose ne tournait pas rond en ville. Je ne doutais pas que les policiers allaient s’engouffrer dans ce renseignement dénué de tout fondement. Le lendemain, j’appris avec délice qu’une descente  particulièrement musclée avait mis en émoi la cité des Rosiers et que les jeunes, blessés par cette injustice, avait provoqué des incidents violents pendant toute la nuit. Des CRS étaient intervenus brutalement. J’étais donc aussi à l’origine d’une agitation sociale sans précédent. Politiquement, il allait falloir compter avec mes prises de positions ! 

En quelques mois, j’avais réalisé dix exploits de ce type. Pas un de plus, pour ne pas dépasser mon chiffre. Au dixième, je me suis offert un gueuleton dans le restaurant le plus huppé de la ville. Après avoir épuisé le meilleur menu de l’établissement, je décidais d’arrêter avant l’attaque de trop qui aurait pu entacher une si belle série. Il y a des moments où il faut savoir être raisonnable. Par un hasard incompréhensible, la police aurait pu être mise sur ma trace en dépit de mes précautions. 

Au dessert de ce festin, j’eus le sentiment d’arriver au bout d’un processus. J’éprouvais l’impression de me trouver devant un vide vertigineux. Je ne savais pas que faire du pognon que j’avais amassé. En m’amusant moi-même, je me dis que je pourrais peut-être m’acheter trois maisons comme Cadet Roussel. Un tel projet ne m’intéressa pas très longtemps. J’étais fait pour éprouver de fortes montées d’adrénaline pas pour discuter le bout de gras avec des promoteurs immobiliers dont la rapacité est légendaire dans les milieux d’affaires. Je déteste ces mécréants sans foi ni loi. 

Je devais donc trouver une autre activité délictueuse qui me permettrait de mettre en évidence mon don pour m’emparer du bien d’autrui sans violence inutile. Je me comparais assez facilement à Arsène Lupin. Sauf que dans notre société, il devenait difficile de terroriser avec élégance. Le moindre vol donnait lieu à des réactions excessives qui ne laissaient aucune place au romantisme avec lequel j’envisageais mon sacerdoce. 

Je formais alors le projet de piller des lieux de culte qui sont en général peu défendus. J’eus un débat interne douloureux à ce sujet. Elevé dans un milieu très porté sur les affaires de religion, je renonçais à cette idée après une violente altercation avec ma conscience. 

J’aurais pu racketter de jeunes lycéens devant leurs écoles. Mais ces endroits étaient devenus très surveillés en raison des comportements honteux et parfaitement répréhensibles de ces jeunes gens qui se rackettaient entre eux au lieu de laisser la place aux vrais professionnels. Et puis, pourquoi prendre de tels risques pour les quelques euros que j’aurais trouvés au fond des poches de vieux jeans rapiécés. 

J’étais donc dans l’incertitude sur la suite de ma carrière. 

En outre, un paradoxe me contrariait. Tel mon héros préféré, j’avais réussi grâce à ma ruse à échapper aux poursuites des policiers. Mais du coup, mon histoire était complètement inconnue. Je n’avais pas la notoriété que je méritais. Si j’avais pu opérer à découvert, un bon journaliste aurait pu tirer un article extraordinaire de mon aventure voire même un roman policier dont le succès aurait égalé celui des « Dix petits nègres » d’Agatha Christie. 

J’étais donc obligé d’en venir à une extrémité que j’aurais aimé éviter : valoriser moi-même mon histoire. Il ne me paraissait pas juste de priver le public de mon savoir-faire et de ma décontraction naturelle. 

C’est en réfléchissant à cette éventualité que je commis ma première et ma seule erreur. Je n’aurais jamais du poster le récit de mes délits pour participer à un concours de nouvelles « noires ». 

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