Quand sonnent les cloches

 

En cette veille de Pâques, Monsieur Lenoir a invité Monsieur Leblanc dans son jardin pour goûter les rayons d’un soleil printanier qui perce enfin après les froidures de l’hiver. Les deux voisins sont installés sur les coussins des fauteuils en rotin de Monsieur Lenoir. 

Monsieur Leblanc à qui Monsieur Lenoir vient d’offrir un œuf en chocolat prend la mine du gourmand qui va, à son corps défendant, se laisser aller à son péché favori. 

« On devrait interdire le chocolat », minaude-t-il en gobant sans hésiter une magnifique réalisation de Monsieur Meunier, le chocolatier du quartier. 

 Monsieur Lenoir se récrie : 

« Vous ne trouvez pas qu’il y a assez d’interdits comme çà ? En fait, le chocolat, il faut en manger ni trop, ni trop peu. En toutes choses, Monsieur Leblanc, il faut respecter le juste milieu. » 

Pour renforcer sa démonstration, Monsieur Lenoir a une idée supplémentaire. Il élève l’index en direction de son voisin : 

« In medio, stat virtus ! Comme disaient les romains ! » 

Monsieur Leblanc reste un instant sidéré par la culture de son voisin.

« J’aime bien parler avec vous, Monsieur Lenoir, on apprend toujours quelque chose en vous écoutant. Quand j’entends le niveau des conversations dans la rue… » 

Monsieur Lenoir se rengorge, très satisfait d’être ainsi remercié par son voisin. 

« Vous avez entièrement raison, Monsieur Leblanc, d’ailleurs je crois qu’il ne faut pas se mélanger avec des gens qui n’ont pas la même culture que vous. Chacun chez soi et les vaches seront bien gardées ! Parler avec des gens qui n’ont pas la même capacité de raisonnement que vous et moi, finalement, c’est très gênant pour eux ! » 

Monsieur Lenoir est tellement heureux de l’entame de la conversation qu’il poursuit : 

« Vous me connaissez Monsieur Leblanc, je ne me prends pas pour plus que je ne suis. Comme disait Voltaire, si haut que l’on soit assis, on n’est assis que sur son cul ! » 

Monsieur Leblanc intervient en soulevant un doute : 

« Vous êtes sûr que c’est de Voltaire ? Moi j’aurais dit Montaigne ! » 

Monsieur Lenoir qui n’a aucune idée sur la question préfère poursuivre en ignorant l’interruption. 

« Tout ça ne m’empêche pas d’être en excellents termes avec mes voisins. Tenez ! Monsieur Branchu qui n’a qu’un baccalauréat technologique est un excellent partenaire de belote !  J’évite simplement de lui parler de mes lectures, il ne suivrait pas ! » 

Monsieur Lenoir prend un temps de respiration en regardant dans le vague : 

« Parfois, je reprends les Contemplations de Chateaubriand… » 

Monsieur Leblanc intervient prudemment : 

« Vous voulez dire de Victor Hugo… » 

Monsieur Lenoir semble pris au dépourvu, un instant. 

« Evidemment ! Qu’est-ce que j’ai dit ? Chateaubriand ? Suis-je sot !  Toujours est-il que la lecture des poèmes de ces grands écrivains me soulage bien des soucis de la vie ! Et je ne vois pas Monsieur Branchu s’extasier devant les vers de Lamartine !  Il n’a pas ma sensibilité ! » 

Monsieur Lenoir prend soudain un air mystérieux et se rapproche de son voisin : 

« Monsieur Leblanc, je vous parle comme à un ami. Il faut que je vous confie quelque chose  à propos de ma sensibilité. Je crois que je suis en train de développer une nouvelle approche de mes relations extra-sensorielles dont j’aimerais vous entretenir » 

Monsieur Leblanc n’a pas tout compris du discours de son voisin, mais il prend l’air intéressé puisque le sujet semble préoccuper fortement Monsieur Lenoir. 

« Tenez un exemple, poursuit Monsieur Lenoir. L’autre mercredi, je rentre dans la boutique de Monsieur Rougeaud, le charcutier du quartier, avec l’intention de lui acheter du boudin. Mais dans la même seconde, en poussant la porte de son échoppe, j’ai eu le pressentiment qu’il me répondrait ne plus avoir de boudin ! Et vous avez quoi : c’est exactement ce qu’il m’a répondu ! » 

Monsieur Lenoir se redresse sur son siège. Monsieur Leblanc pense le moment venu de s’extasier : 

« Non ! Ce n’est pas possible ! » 

Monsieur Lenoir confirme de la tête : 

« Si ! Comme  je vous le dis ! » 

Mais Monsieur Leblanc est pris d’un doute : 

« Mais en même temps c’est normal ! Mercredi c’est le jour des enfants ! Monsieur Rougeaud ne vend jamais de boudin parce que ça ne se vend pas ! Tout le quartier le sait ! » 

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