Vagues à l’âme

Au loin la ligne d’horizon disparait dans les nuages noirs et la brume laiteuse. Les flots furieux de novembre s’écrasent avec un  fracas lancinant sur la côte abandonnée. Depuis la fin des vacances, le nettoyage de la plage de sable par les services municipaux est devenu aléatoire. Tout est morne. Seules les mouettes rieuses qui s’élèvent dans la bise glaciale qui fouette les visages, s’esclaffent encore. 

C’est juste après la Toussaint que Martin a décidé de venir ici. Pour hurler. Pour hurler tout : ses cinquante-cinq ans, sa réussite professionnelle, ses deux divorces, son arthrose, ses enfants partis, son manque d’appétit, les pilules du Docteur Patin. Tout, vraiment tout. 

Engoncé dans sa parka informe, il ne cherche plus à maitriser les mèches blanches que la houle affole sur son front usé par la fatigue. 

Au début, son cri ne ressemble à rien. Ce n’est pas si facile que ça de hurler son amertume face à la mer, contre le vent. En mettant les choses au mieux, on dirait qu’il hèle un taxi. Il se reprend. Il faut que ça viennent du ventre. Que ça sorte. Son braillement prend de l’ampleur. Mais par moment, il flageole, chancelle, se perd et, pire que tout, se meurt dans un lamentable gargouillis.

Martin sent qu’il se retient. Il faut aller plus loin, beaucoup plus loin. Bientôt un beuglement rauque sort enfin de ses entrailles. C’est beaucoup mieux, il faut continuer. Les mouettes, impressionnées sans doute, ont cessé leurs ricanements insidieux. 

Il a trouvé le ton. Martin rugit sauvagement tout son saoul, il se déplace le long de la plage pour en faire profiter tous les coins de l’horizon. Il a l’impression que son intérieur se vide ou se régénère, il ne sait pas faire la différence. Mais en tous cas, ça lui fait du bien. Il est mieux, comme seul au monde. 

Sauf qu’il ne l’a pas entendu venir dans son dos. 

-          Qu’est ce que vous faites ? 

Elle se tient là, toute droite, les mains enfoncées dans les poches d’une canadienne d’homme, ses mèches blondes et folâtres sont retenues par un bonnet blanc. Les joues ont rosi sous la fraîcheur, la malice s’est glissée dans ses yeux clairs. Elle attend posément sa réponse. 

La première idée de Martin est ridicule. Il se dit qu’il ne faut pas qu’il en tombe amoureux. Un homme et une femme seuls sur une plage embrumée, c’est du réchauffé. Si l’on peut dire ainsi par ce temps frisquet. 

-          Je hurle ! 

-          C’est une saine occupation ! 

Le ton est mesuré, sans ironie. 

-          Je peux hurler avec vous ? 

Martin ne peut pas dire non. La plage est publique, la faculté de s’exprimer sauvagement appartient à chacun et chacune. 

-          Faites-donc ! 

Elle se débrouille pas mal. Le hurlement est forcément plus aigu, moins rageur que le sien, mais on sent du potentiel. Elle ne fait pas semblant. Martin éprouve le besoin d’insulter encore les flots de la puissance de ses poumons. 

Et puis, dans un retour incontrôlé aux usages, il se dit que sa conversation est un peu courte. 

-          Qu’est-ce que vous faites ici ? interroge-t-il à son tour. 

-          J’écris un roman. Enfin, j’essaie. Je n’ai pas la moindre idée du sujet. Mon éditeur m’engueule tous les matins au téléphone. Je suis obligée de sortir. Vous comprenez ? On hurle encore un peu ? 

Oui, Martin aime ça. Il se sent un peu las, mais c’est encore mieux d’invectiver le monde à deux. 

En se retournant, ils l’aperçoivent. Gamel les observe de son regard ombrageux. Son teint mat, sa chevelure bouclée et luisante d’humidité, son  blouson de motard ne laissent aucun doute sur son origine. D’ailleurs pour enfoncer les certitudes, il se présente lui-même comme le seul beur homologué du canton. 

-          Bienvenue au club ! On hurle ! Tu veux essayer ? 

Martin se reproche son tutoiement, mais le gamin lui sourit d’une denture approximative : 

-          Pourquoi pas, c’est intéressant ton truc ! 

Les trois silhouettes sont durement secouées par la brise offensée qui lance des rafales colériques. Leurs cris se mêlent dans un lamento long, éraillé, émaillé d’exhortations injurieuses ou de notes plaintives. 

Le calme revenu, les trois artistes goûtent en silence leurs sensations intimes. 

Martin engage la conversation le premier. Gamel apprend que la jeune femme cherche un sujet romanesque. Martin est surpris par l’individu. Pour un beur, il s’exprime bien Gamel. Peut-être a-t-il fréquenté le collège ?  Gamel a des références : 

-          Tu pourrais écrire une histoire  qui se passe sous  Louis XI. J’aime bien Louis XI, c’est un mec tordu, un mec d’aujourd’hui. 

Martin ne pensait pas tomber sur le seul beur spécialiste de l’historiographie de Louis XI dans la région, ayant décidé de passer des vacances improbables sur cette plage perdue. Mais après tout, pourquoi pas ? La jeune femme a l’air de sourire avec amusement. 

-          QU’EST-CE QUE VOUS FAITES ICI ? 

Le trio se retourne d’un seul bloc. Face au soleil levant, leurs regards ne perçoivent que les deux silhouettes massives du brigadier Pougnard et de son acolyte Dugoujon. 

-          Vous ne savez pas que la plage est interdite aux promeneurs ? 

Et puis vient la question rituelle, incontournable, usée jusqu’au point d’interrogation par des générations de fonctionnaires face à de probables contrevenants. LA question claque dans le vent du matin : 

-          Vous avez vos papiers ? 

Quand on vient rejeter son mal-être au milieu de l’automne face à l’immensité maritime, on ne s’encombre pas de sa carte d’identité. La réponse des interpellés ne satisfait pas du tout l’ombre du brigadier Pougnard qui se tourne offusqué vers son adjoint : 

-          T’entends ça, Max ? Trois vagabonds, sans papiers, qui déambulent sur une plage interdite et qui hurlent comme des sauvages en plus ! Le commissaire va être content ! 

Les articles du Code à invoquer dans son procès-verbal se bousculent déjà sous la casquette du brigadier Amadéon Pougnard. 

Mais Gamel a des idées précises sur les raisons discriminatoires qui poussent les deux policiers à décider son arrestation et celle de ses deux compagnons. Il envenime le débat. Le brigadier Pougnard informe le trio qu’on frise le délit d’insultes à fonctionnaire de police. 

Le commissariat est une espèce de blockhaus gris qui réussit à s’élever au milieu d’un marais boueux, refuge imprenable de milliers de volatiles migrateurs et d’ornithologues égarés. 

Le Commissaire Moulin, homonyme invraisemblable du héros d’une série télévisuelle, préside mollement aux destinées incertaines de cette embarcation oubliée de toute hiérarchie administrative. Jérôme Moulin se souvient parfois de la dernière inspection de son service. C’était il ya longtemps. Si longtemps. L’inspecteur général avait arboré un air dégouté dès son arrivée et était reparti le plus vite possible. 

Le Commissaire Moulin a décidé de ne réveiller la machine administrative qu’à la minute prochaine où il claquera une dernière fois la porte branlante de son antre sauvage. 

En attendant ce jour, Jérôme Moulin passe une main lasse sur son front dégarni en détaillant d’un œil morne le trio qui se dresse devant lui. Il n’était pressé de les voir, il les a fait attendre toute la journée. 

Pourquoi faut-il toujours que le brigadier Pougnard fasse du zèle ? 

Ce dernier énumère d’un ton conforme à la neutralité réglementaire les délits qu’il a constatés. 

Le regard gris de Marcel Moulin se fige sur les personnages qui lui font face, tour à tour. Ces trois là n’ont rien voir avec les malfrats chers au cœur du brigadier Pougnard, il en est certain. Ces trois là sont ses frères. 

 Il se confie soudain : 

-          Moi aussi, je vais hurler là-bas ! Vers six heures du soir, c’est mieux : vous devriez essayer au crépuscule ! On sent une atmosphère de fin du monde, ça nous rapproche de la vérité ! 

Il décroche son blouson : 

-          Venez avec moi, hurlons ensemble ! 

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