La vie quotidienne de Bernadette, assistante sociale

Bernadette reste bouche bée. Elle en a pourtant vu de toutes les couleurs. Des familles de neuf enfants, transies par le froid, abandonnées par l’EDF. Des vieillards, asphyxiés par la chaleur, sauvés de justesse par le SAMU. Des SDF, sans vie, lâchés par tous.

Cette fois-ci, sa longue expérience de l’existence, surtout de celle des autres, ne lui est d’aucun secours devant le cas qu’on vient de le signaler. De deux choses l’une : ou bien les services sociaux se sont encore trompés ce qui n’étonnerait nullement Bernadette vu le nombre d’incompétents qui restent assis derrière leurs bureaux ou bien la longue liste des pauvretés matérielles ou morales s’est encore enrichie d’un modèle inconnu.

L’homme vit dans un appartement correctement meublé. Chez lui, ça sent le produit de nettoyage avec des relents d’eau de Javel. Quelques africanités au mur montrent le goût du locataire pour les voyages. Son sourire dérange d’entrée l’assistante sociale. Normalement, ses interlocuteurs sont tristes, abattus, voire quand tout va très mal comme c’est souvent le cas, complètement prostrés. Dans ces situations là, Bernadette est à l’aise. La misère ne l’effraie plus : elle sait rester professionnelle et donc impersonnelle, mais dans le fond, elle aime ça la misère des autres ! Bien ancrée dans la certitude de sa générosité naturelle, elle est convaincue du sens de son apostolat et certaine de soulager la pauvreté des vies, des solitudes et des porte-monnaie de son quartier.

Aujourd’hui, son marqueur rouge reste en l’air. Elle s’apprêtait à remplir le dossier classique qu’elle aurait soigneusement classé avec les autres à la bonne lettre. Mais alors là ! Alors là ! Rien ne rentre dans les cases prévues par l’administration. Manifestement l’individu qu’elle a en face d’elle ne relève d’aucune catégorie homologuée par les meilleurs chercheurs en sciences sociales. Le pire c’est que ça a l’air de beaucoup l’amuser.

La situation dépasse tous les cas « limites » dont elle a l’habitude. Des gens border line, comme disent les jeunes. Des sortants de prison ou d’asile psychiatrique. Ou alors des deux, dans un ordre ou dans l’autre. Ou alors des êtres qui sortent de nulle part. Des afghans en partance pour l’Angleterre. Des Afghans qui en reviennent. Des femmes battues, des maris aussi. Parfois les deux membres du même couple qui se sont empoignés. Mais alors là ! Alors la !…

-          Je vais vous expliquer, c’est très clair !

Pour la cinquième fois, Julien reprend le film de sa vie. Il pourrait être pourtant sympathique Julien avec sa coupe de cheveux sans forme, son regard à la fois noir et lumineux et sa barbe de deux jours. Pour mieux la convaincre, il pointe son doigt vers Bernadette qui n’a toujours pas fermé la bouche.

-          Ce n’est pourtant pas compliqué !

Pour Julien peut-être, mais pour Bernadette un peu plus, dans la mesure où l’histoire de Julien ne s’adapte pas aux grilles d’analyse circulant dans le milieu des assistantes sociales le plus expérimentées du département.

Julien adore les gens. Dès que sa carrière de cadre administratif lui laisse un instant de répit, c’est-à-dire assez souvent, il se précipite au supermarché pour acheter quelque chose. N’importe quoi : une tablette de chocolat par exemple. Au passage en caisse, il choisit la file d’attente la plus longue. Et là,  aux commandes de son caddy rempli à ras bord de rien, il considère ses congénères. Il se jette dans un abîme de contemplation de leurs faits et gestes.

Un de ses tableaux préférés, c’est la ménagère qui commence par déballer l’intégralité de son pauvre sac en cherchant sa carte bleue sous le regard médusé des clients pressés qui attendent leur tour, jusqu’au moment glorieux où elle va enfin brandir le petit carré bleu salvateur. En cet instant précis, Julien analyse avec délectation le ouf de soulagement qui parcourt la file d’attente. Mais bientôt une nouvelle catastrophique vole de bouche à oreilles : la ménagère a oublié son code secret !

Julien mime la scène avec talent pour que Bernadette comprenne bien. Une pensée fugitive traverse l’esprit confus de l’assistante sociale : si tout le monde faisait ses courses sur Internet comme elle, elle ne serait pas en train de s’interroger sur le cas de cet individu bizarre.

Mais ce n’est pas tout : Bernadette ne devinera jamais le meilleur des endroits où Julien aime à se plonger dans l’humanité avec un sentiment charnel de fraternité fusionnelle que l’on ne peut éprouver que dans d’immenses concours de peuples.

L’autoroute A6, le 15 août entre Montélimar et Orange. L’A9, entre Sète et Béziers n’est pas mal non plus, mais Julien a un penchant pour les embouteillages entre
la Drôme et le Vaucluse. Le cas remonte à une tradition plus ancienne. On est sûr de s’y retrouver entre amis d’une année à l’autre.

Julien explique qu’il adore cette ambiance suintante dans les voitures. Monsieur est déjà torse nu et blanc. Des touffes blanches s’échappent de son poitrail velu. Parfois un bob multicolore signale l’humeur vacancière de son propriétaire, bien que la mine renfrognée qu’il coiffe indique que l’homme s’indigne de la propension de ses compatriotes à lui barrer la route. Il avait pourtant pris soin, l’an dernier et les années précédentes, de faire part de son impatience à l’employé du péage autoroutier. Les pouvoirs publics sont d’une inconséquence !!

Madame a posé ses pieds nus sur le tableau de bord. Voilà déjà trois cent kilomètres qu’elle est dépassée par le sens approximatif de la géographie de ses enfants braillards et excités pour lesquels
la Méditerranée les attend impatiemment juste après le péage d’Orange. Elle ne répond plus à la question, mille fois répétée du temps qu’il leur reste à transpirer avant d’arriver à la petite location de rêve, repérée depuis des mois dans le catalogue à bas prix de chez Carrefour, qui, si tout se passe bien, devrait leur assurer un accès à la plage après une demi-heure de marche quotidienne.

Julien demande à Bernadette s’il n’y a pas là un grand moment d’authenticité humaine dans les rapports familiaux. Puisqu’elle a l’habitude des milieux populaires, elle doit certainement avoir une idée sur la question.

Bernadette s’ébroue tel un nageur sortant de l’eau après avoir été submergé par la vague.

-          Si je comprends bien, ce qui vous intéresse ce sont les petits moments exaspérants dans la vie des autres ? Si possible quand ça se passe en groupe, dans une ambiance médiocre de façon à ce que chacun puisse profiter cruellement de l’exaspération de son voisin tout en faisant semblant de ne pas souffrir de la même façon !

Julien opine du chef comme un enfant devant une friandise. Exactement ! C’est exactement sa vie ! La tête des autres lorsqu’ils sont emmerdés tout en essayant de prendre l’air digne et respectable. Si Bernadette avait un épisode de ce type à lui proposer, il serait ravi !

Bernadette répond qu’elle connaît quelqu’un qui pourrait lui en conter. Il est psychiatre, elle peut arranger une petite visite qui lui semble s’imposer !

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