Archive pour le 28 novembre, 2010

La vie quotidienne de Bernadette, assistante sociale

28 novembre, 2010

Bernadette reste bouche bée. Elle en a pourtant vu de toutes les couleurs. Des familles de neuf enfants, transies par le froid, abandonnées par l’EDF. Des vieillards, asphyxiés par la chaleur, sauvés de justesse par le SAMU. Des SDF, sans vie, lâchés par tous.

Cette fois-ci, sa longue expérience de l’existence, surtout de celle des autres, ne lui est d’aucun secours devant le cas qu’on vient de le signaler. De deux choses l’une : ou bien les services sociaux se sont encore trompés ce qui n’étonnerait nullement Bernadette vu le nombre d’incompétents qui restent assis derrière leurs bureaux ou bien la longue liste des pauvretés matérielles ou morales s’est encore enrichie d’un modèle inconnu.

L’homme vit dans un appartement correctement meublé. Chez lui, ça sent le produit de nettoyage avec des relents d’eau de Javel. Quelques africanités au mur montrent le goût du locataire pour les voyages. Son sourire dérange d’entrée l’assistante sociale. Normalement, ses interlocuteurs sont tristes, abattus, voire quand tout va très mal comme c’est souvent le cas, complètement prostrés. Dans ces situations là, Bernadette est à l’aise. La misère ne l’effraie plus : elle sait rester professionnelle et donc impersonnelle, mais dans le fond, elle aime ça la misère des autres ! Bien ancrée dans la certitude de sa générosité naturelle, elle est convaincue du sens de son apostolat et certaine de soulager la pauvreté des vies, des solitudes et des porte-monnaie de son quartier.

Aujourd’hui, son marqueur rouge reste en l’air. Elle s’apprêtait à remplir le dossier classique qu’elle aurait soigneusement classé avec les autres à la bonne lettre. Mais alors là ! Alors là ! Rien ne rentre dans les cases prévues par l’administration. Manifestement l’individu qu’elle a en face d’elle ne relève d’aucune catégorie homologuée par les meilleurs chercheurs en sciences sociales. Le pire c’est que ça a l’air de beaucoup l’amuser.

(suite…)