Le chou à la crème de Marcel

Je me souviens encore de ce jour où Marcel nous a fait un drôle de malaise ! 

Je déambule dans les rues. 

Les magasins s’enchevêtrent ou s’empilent les uns sur les autres. Il faut que le consommateur soit de plus en plus tenté. Avant, il ne l’était pas assez ; il pouvait se payer le luxe d’hésiter devant une vitrine luxueusement achalandée ou bien même de remettre son achat à plus tard, le temps de réfléchir un peu. Pourquoi attendre de se faire plaisir ? Maintenant, si le chaland ne pousse pas la porte d’une boutique, celle de la suivante lui est grande ouverte. Il faut vraiment qu’il soit de mauvaise volonté pour ne rien acheter dès qu’il met un pied sur le trottoir ! 

Un tel progrès était insuffisant. Aujourd’hui, les tentateurs travaillent même le dimanche. Comme ça, l’acheteur peut se sentir interpellé même le jour du Seigneur, qui est certainement d’accord puisqu’il  n’a rien trouvé à redire à cette nouvelle organisation. 

Et puis si le client n’a pas assez d’argent, on l’aide. Il y a, dans ce but, la période des soldes, dont la durée est sévèrement réglementée de manière à laisser une place à l’époque des promotions, qui devra elle-même savoir s’effacer à la date des rabais astronomiques. Il faut qu’il y ait des tentations, mais des tentations organisées c’est beaucoup mieux. 

Si le ménage, par une espèce de frilosité dont chacun percevra le caractère asocial voire même un peu égoïste, si le ménage –disais-je donc- s’avise de retenir sa frénésie d’achat dans une attitude économe peu compréhensible, on appelle une nouvelle race de héros : les super-tentateurs. Ces hommes lui offrent un crédit quasiment illimité. Tout est fait pour faciliter la vie du tenté qui n’a pas à se plaindre. Quand le foyer a épuisé la réserve d’un crédit, il suffit de frapper à la porte du magasin suivant pour en obtenir un autre qui permettra de rembourser le premier et de rénover son matériel ménager qui commence à dater un peu – soit dit en passant-  puisqu’il l’a changé voilà déjà plus de  six mois ! 

Chemin faisant, mon regard tombe sur un miséreux qui vit à même le sol tendant la main dans l’attente d’une obole salvatrice. C’est bien, il faut des miséreux. Il faut que les clients tentés aient continuellement devant eux l’image de ce qu’ils vont devenir s’ils ne deviennent pas à leur tour des tentateurs pour les autres. C’est tout de même très facile : il suffit d’ouvrir un commerce, de lancer un magasin de n’importe quoi, de se faire recruter par une banque,  puis après avoir ciblé sa clientèle, de la tenter. Lorsqu’on a bien tenté, cela s’appelle une réussite sociale.

Enfin, il ne faut pas trop de miséreux tout de même. La civilisation et le respect de l’être sont au cœur du cœur de chacun. D’ailleurs, j’aperçois au coin de la rue la camionnette auprès de laquelle quelques sans abri s’agglutinent pour recevoir des vivres. C’est très ingénieux : on aide encore un peu plus les tentés en les déculpabilisant. Un jour, ils pourront donner aux bonnes œuvres pour montrer et se montrer l’ampleur de leur générosité. Le lendemain, très à l’aise, ils pourront de nouveau contribuer à la croissance économique qui, rappelons-le, ne va pas bien en ce moment. Leur don aux œuvres caritatives leur permettra de poursuivre paisiblement le chemin qui les conduira à la dignité suprême de tentateur. 

De temps à autre, Lucienne me soutient que je profère un discours qui pourrait être interprété  comme une diatribe un peu primaire contre la société de consommation. Elle souligne au passage qu’elle n’a pas épousé un soixante-huitard attardé. Puis elle noue son fichu, s’empare de son cabas et se précipite au centre commercial. 

Moi un gauchiste primaire ? Pas du tout ! Pas du tout ! Pour preuve : j’ai acheté un portable à chacun de mes deux gamins, un ordinateur, un accès à Internet. J’ai participé à l’essor de l’économie numérique et nationale. Comme tout le monde, je n’ai rien compris aux explications des tentateurs qui m’ont fourni ces matériels, et je n’ai surtout pas cherché à les contrarier de façon à ne pas les mettre en difficultés, eux qui ont déjà tant de soucis pour mettre en relations les tentés et les tentateurs, les tentés entre eux, et les tentateurs avec les tentateurs. Je les ai aimablement remerciés de m’avoir vendu des choses incompréhensibles qui permettront à mes enfants de communiquer avec le monde entier, même s’ils n’ont rien à dire. 

Car chacun peut communiquer avec chacun aujourd’hui ! Plus personne n’est enfermé dans sa solitude. Ne pas communiquer aujourd’hui est un péché ! Le huitième péché capital. Cette révolution a transformé les êtres. Physiquement pour commencer. Les hommes et les femmes sont, en moyenne, plus grands qu’autrefois. Mais ils ont aussi plus souvent le visage penché.  Pour mieux écouter leur téléphone portable. Ou alors la tête courbée. Pour mieux tapoter sur leurs tablettes électroniques. Ces attitudes courbées et préoccupées donnent de notre société une image laborieuse et sage. Quand on pense que, jadis, les mêmes hommes et les mêmes femmes pouvaient marcher dans la rue, dans une décontraction coupable, nez au vent, en chantonnant ! Quel relâchement ! 

D’ailleurs, je croise un homme d’affaires qui me jette un regard sombre. Je n’ai pas le visage penché. De honte, j’incline immédiatement la tête, même si je n’ai pas le téléphone portable que j’ai du d’ailleurs égaré quelque part. 

Je traverse la rue en évitant un camion de ramassage des déchets. Les éboueurs me saluent joyeusement. A notre époque, ils ont un travail plus agréable qu’avant. Chacun a bien compris qu’il faut trier ses déchets. Naguère, lorsque vous achetiez trois oranges chez un épicier il vous les glissait dans votre filet à provisions en vous gratifiant d’un « Voilà, mon petit monsieur ! Et avec ça ? ». Les tentateurs ne pouvaient pas emballer leurs marchandises car ils savaient bien que les acheteurs imprudents auraient jeté cartons et papiers n’importe où. Maintenant, nous sommes éduqués : ils peuvent présenter leurs produits dans des conditionnements enluminés, colorés, gais, en un mot attractifs ! Ils savent que nous aurons une attention méticuleuse pour leurs emballages. 

Plus loin, j’aperçois Marcel. Avec son visage glabre, ses lunettes ringardes, son veston  élimé, il n’est pas très tendance, Marcel. Il essaie de se laisser tenter en détaillant la devanture lumineuse d’un concessionnaire automobile. Voilà un an qu’il roule dans la même voiture. 

-          Elle roule très bien ! Je ne vois pas pourquoi j’en changerais ! 

Marcel est un homme d’autrefois, mais je l’aime bien. Il en faut des personnages comme Marcel, pour montrer aux jeunes générations combien nous raisonnions mal jadis lorsque nous prenions soin d’entretenir nos biens, lorsque nous nous acharnions à économiser de  l’argent avant d’acheter, ou lorsque nous tenions toute forme d’endettement comme un véritable déshonneur familial. Heureusement, c’est du passé ! Aujourd’hui, nous avons compris que les tentateurs n’attendent pas. Le devoir des tentés est de se laisser tenter ! Le bons sens économique a enfin triomphé ! 

Pour en revenir à Marcel, je sens qu’il est malheureux. Je l’entraine dans un bistrot. Enfin, plutôt une boutique où l’on se sert soi-même son café en prenant soin de ne pas s’ébouillanter. Nous installons nos gobelets en plastique sur un guéridon tremblotant en essayant de prendre des airs décontractés. 

Autrefois, les bistrots étaient des endroits bizarres. Il y avait des décorations aux murs, des coussins sur les chaises, des étudiants sur les banquettes et des amoureux aux terrasses. Nous nous serions assis sous une véranda, un serveur aux manches de chemise retroussées sur des avant-bras velus aurait vaguement nettoyé notre  table avec une éponge à la propreté douteuse, nous aurions eu du mal à nous entendre entre le sifflement du percolateur et le brouhaha des conversations et pour finir les consommations auraient été hors de prix. 

Aujourd’hui, tout est beaucoup plus hygiénique avec ces gobelets jetables. Les serveurs aux poignets virils sont employés à des tâches plus valorisantes comme vendeur de sandwichs dans les gares. Quant aux étudiants, comme ils ont les mêmes gobelets dans leurs facs, on ne voit pas pourquoi ils viendraient ici. 

Marcel regarde tristement son breuvage. Il me dit qu’il en est à son troisième divorce. Il se demande pourquoi il ne trouve pas l’âme sœur. Je le rassure. Il est dans la norme. Aujourd’hui, le monde a changé. Nous pouvons goûter à tout ! Les tentateurs et les tentatrices sont là pour ça ! Nos pères et nos grands-pères se mariaient pour la vie. Mais ils finissaient tôt ou tard par se perdre dans des histoires d’adultères difficiles à vivre. C’est fini toutes ces hypocrisies : au bureau comme à la maison, le contrat à durée déterminé se développe. Changer de conjoint c’est comme changer d’emploi, ça s’appelle la mobilité. Economiquement, ça permet d’adapter harmonieusement la demande à l’offre. 

Marcel n’a pas l’air convaincu. 

Une jeune fille, harmonieusement moulée dans un col roulé blanc, en jupette écossaise, passe à nos cotés. Marcel se laisse aller à détailler sa silhouette d’un regard morne. 

Et puis, c’est l’incident. Marcel, c’est pourtant un calme, mais là, devant deux gobelets dégoulinant de marc de café, il perd le contrôle de ces nerfs. Son poing massif d’ancien ouvrier métallo s’abat sur le guéridon qui se renverse avec fracas. Les habitués du lieu se retournent vivement : 

-          Mais enfin, réveillez-vous ! Vous ne voyez pas qu’on nous a fabriqué un monde de frustrés ? 

A notre époque, ce genre de difficulté mentale est réglé de manière très organisée par le corps médical. Les ambulanciers sont venus rapidement. Depuis trois mois, je rends visite régulièrement à Marcel dans une maison de repos très coquette. Le personnel est aux petits soins pour lui. Il est patiemment rééduqué. Aujourd’hui, pour la première fois, nous sortons ensemble. A la lueur maligne qui s’allume dans ses yeux en passant devant la pâtisserie de notre enfance, je crois notre Marcel enfin guéri. Il me prend soudain par l’épaule : 

-          Et si on se le tapait ce petit chou à la crème ? 

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