Un retour inattendu

Pour le bal qu’on prépare, plus d’une qui se pare, met devant son miroir le masque noir. La Comtesse a décidé, elle aussi, de prendre part à la fête. 

La Comtesse rit, rit comme elle n’a jamais ri. Ce soir, ce sera passionnant. 

Le Marquis sera là sans doute. Elle le reconnaîtra sous son loup. Elle fera semblant de ne pas l’apercevoir dans l’obscurité. Lui s’insinuera auprès d’elle en mimant une première rencontre avec une jeune inconnue. Comme autrefois, il lui débitera des fadaises ou alors il lui récitera un petit compliment pour la faire rougir. Avant ses épousailles avec le Comte, il lui avait fait une cour assidue. 

Et puis, elle le rejettera. Pour rire. Il prendra ses airs chagrins qui lui plaisent à mourir. Elle ira le consoler ou alors peut-être le fera-t-elle attendre encore un peu. Après tout, voilà quinze ans qu’il attend, le Marquis ! Il ne s’est jamais remis du mariage de la Comtesse. Du moins c’est ce qu’il prétend si galamment qu’elle meurt d’envie de le croire. 

En attendant, la Comtesse a revêtu sa robe à crinoline, de satin noir, qui lui donne cette allure sévère et distante qui rend fou d’amour le Marquis et beaucoup d’autres galants enamourés. Un collier de diamants illumine sa gorge laiteuse. C’est celui de son premier bal où elle rencontra le Comte, il y a si longtemps. Aujourd’hui, elle a enfin décidé de tirer un trait sur son passé. 

Le Comte l’a quittée, il a maintenant quatre ans. Toute la capitale sait qu’il s’est installé aux colonies. Il y vit, parait-il, comme un nabab, entouré d’un harem de jolies indigènes. Mourant de honte, la Comtesse n’a plus osé sortir depuis ce départ, malgré les supplications du Marquis, pour ne pas donner prise aux railleries des habituées des meilleurs salons où l’on parle.

Ce soir, elle a décidé enfin de faire table rase du passé. Ce soir, elle doit avoir vingt ans la Comtesse. Ce soir, son apparition au bal devra en faire frémir plus d’un et faire taire les jacasseries des envieuses et des méchantes langues. 

Dans le miroir, son regard enflammé s’amuse de son reflet. Le rose aux joue dessine son visage aux traits encore fermes. Sa bouche vermeille, au dessin si pur, s’entrouvre sur sa dentition parfaite. 

Claudette a prévenu le cocher. L’attelage est prêt. Mais il convient qu’elle arrive en retard. Lorsque la fête sera déjà bien engagée. Elle se présentera en haut des escaliers d’honneur. Pendant un court instant, le clavecin et les fifres continueront à enchanter les invités. Puis, chacun lèvera le regard vers sa silhouette, son apparition sera enfin remarquée. Une main invisible rendra les musiciens muets. Le Marquis se précipitera jusqu’au sommet des marches. 

En s’abaissant devant elle, il lui dira qu’il ne l’espérait plus. Puis glorieux, il descendra sur la pelouse illuminée en lui offrant l’appui de sa main, devant un parterre de nobliaux envieux et de hautes dames qui maudiront cette superbe arrivée. 

Suivie par le Marquis, elle commencera par balayer l’assistance du regard derrière son visage masqué. Elle les reconnaîtra tous. Ceux qui se sont gaussés de son infortune, celles qui ont méchamment parlé de son sort, et puis peut-être s’interrogera-t-elle sur quelques silhouettes nouvelles que le Marquis s’empressera de lui présenter en prenant des airs protecteurs. 

En attendant, la Comtesse gourmande encore Claudette qui s’affaire pourtant autour de sa silhouette. N’a-t-elle pas trop parsemé de cette poudre qui donne l’impression d’un chemin étoilé sur sa perruque ? Doit-elle ajouter ce diadème d’argent à sa parure ? Claudette a-t-elle bien chapitré Joseph le cocher pour qu’il ne conduise pas trop vite ? Il ne faudrait pas que, par la faute de sa précipitation, son arrivée soit trop hâtive. 

L’excitation de la Comtesse retombe. A-t-elle bien fait d’accepter cette soirée ? Elle est restée plusieurs années seule après la disparition du comte. Pourquoi donc s’est-elle jouée si longtemps des avances du Marquis ? Saura-t-elle encore tenir son rang ? Le Marquis sera-t-il encore là, à ses cotés ? N’est-il pas trop tard pour elle, pour lui, pour eux ? Finalement, est-elle encore capable de plaire ? 

A propos, a-t-elle pris suffisamment de cours de danse pour ne pas paraître ridicule ? Elle aime surtout la polka qui s’est abattue si vite sur tous les salons à la mode. Elle espère que les musiciens sauront la jouer comme il convient. Elle est tellement amusante cette danse sautée !! Ereintante, mais follement drôle ! 

La petite berrichonne qui s’active de la chambre au salon, est ravie de voir sa maîtresse s’amuser enfin. Elle a tant pleuré le départ de Monsieur. Sa fuite misérable devrait-on dire. Madame ne méritait pas un tel affront. Elle est restée prostrée pendant des mois dans sa chambre !! Elle ne voulait plus voir personne !! Quelle vilenie ! 

Claudette rassure la Comtesse. Oui, voilà déjà quinze fois ce soir qu’elle lui décrit sa beauté et son allure. Oui, voilà déjà quinze fois qu’elle dit que Madame éclairera ce bal de sa grâce naturelle et de sa présence magique. Oui, bien sûr qu’elle a fait tenir un message au Marquis pour lui garantir que la Comtesse honorera les festivités de sa venue. D’après ses laquais, le Marquis aurait même chantonné toute la journée comme un pinson aux temps des amours ! Madame l’aura à ses pieds quand elle voudra, c’est sûr ! 

Et puis, la Comtesse s’aperçoit soudainement d’oublis. Elle n’est absolument pas prête. Ne faut-il pas qu’elle porte un petit chapeau rond, comme elle en a vu sur quelques gravures de mode ? Il semble que cette sorte de coiffe soit très en vogue aujourd’hui ! Claudette doit encore argumenter. Madame a une chevelure magnifique. Ses cheveux noirs de jais partagés par une raie régulière, retenus dans un chignon qui met en évidence la finesse de son cou et l’aspect altier de son port de tête, voilà qui ne doit pas être gâché par un quelconque couvre-chef, même à la mode ! La Comtesse respire. Elle a un mot de sympathie pour Claudette. Sans elle, elle serait perdue ! 

L’heure s’avance. La Comtesse ajuste son loup devant le miroir de son boudoir. Elle prend des mines, vérifie le velouté de son regard, essaie de le rendre enjôleur, sévère puis amusé, puis de nouveau impénétrable. Derrière elle, Claudette souriante et patiente, croise ses mains sur son tablier blanc en attendant les dernières instructions de sa maîtresse. 

« Mon éventail ! Claudette ! » 

La servante se précipite et tend à sa maîtresse l’objet de sa convoitise. Voilà si longtemps qu’elle n’a pas eu à se servir de cet ustensile. Saura-t-elle encore ? La Comtesse déploie l’éventail de fine dentelle noire. Elle retrouve facilement ce geste qui parachève si gracieusement sa tenue de bal. Elle mime de nouveau des attitudes. Elle se cache malicieusement le bas du visage derrière son éventail déployé en jetant un regard langoureux par dessus son épaule nue. 

Claudette ne peut s’empêcher de jeter une dernière appréciation : 

« Madame est rayonnante ! » 

Les derniers doutes de la Comtesse s’envolent. Elle a conservé le charme de ses vingt ans. Avec plus de maturité, plus d’aisance et moins de fragilité, moins de maladresse. 

C’est l’heure. En retenant précautionneusement sa robe d’une main, voilà que la Comtesse descend les escaliers de marbre de sa demeure. Dans l’obscurité, elle devine déjà le fiacre de Jean,  le cocher qui l’attend devant la porte. Claudette la suit  en vérifiant les derniers détails de sa tenue. 

La Comtesse s’approche de la voiture et s’apprête à y grimper, quand une main se tend dans le noir pour l’aider. 

La Comtesse est prise d’émoi. Comment ? Le Marquis serait-il venu l’attendre à son domicile ! Quel empressement ! Elle se retourne vers la silhouette qui se tient dans son dos. Pendant un court instant, elle ne distingue pas les traits du Marquis dans le noir. Et puis voilà que la torche que soutient Jean, le cocher, éclaire violemment la face de l’homme. 

La Comtesse ne peut retenir un cri. Le visage a changé, le teint semble tanné, les rides autours de la bouche accentuées, le front est plus sombre, mais le regard, le regard impérieux et fier  qui l’a subjuguée il ya vingt ans, elle ne peut pas l’avoir oublié ! 

Le Comte est de retour ! 

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