Petit déjeuner

Il faudrait que je pense. Je n’arrive plus à penser. Je n’ai peut-être pas assez dormi. En tout cas, mes idées ne dépassent pas la perspective du repas de midi. Je suis au même niveau que la bête sauvage dans sa jungle. Et encore le fauve moyen est mieux loti que moi ; il n’est pas obligé de se coltiner mon chef de service toute la journée !

Quand, j’essaie de penser, j’ai un blanc dans la tête. Comme un mur. Il n’y a rien à penser d’un mur que je sache ! A moins de me spécialiser en travaux de maçonnerie.

Il faudrait au moins que j’arrive à me faire une notion de la façon dont je vais remplir les prochaines vingt quatre heures. De toute façon, je ne me fais pas de souci : avec la santé que j’ai, je vais arriver au bout. Que je pense ou que je ne pense pas !

J’entends du bruit dans la cour. Maurice, le concierge, va sortir les poubelles, puis passer un coup de balai. Pense-t-il ? Peut-être qu’il ne pense pas. Et qu’il ne pense pas qu’il ne pense pas. Il n’y a bien que moi pour me pourrir la vie avec des questions pareilles. Comment font les autres pour ne pas avoir besoin d’élever leur esprit au-dessus des contingences matérielles ?

Il me faudrait un vrai sujet de réflexion. Un truc qui ne se laisse pas aborder facilement.  La capitalisme va-t-il mourir ? Par exemple ? Non, c’est déprimant. Il va falloir que je passe en revue tous les ravages du capitalisme. Ce n’est pas ce qui va me regonfler le moral !

Ou alors : l’espoir fait-il vivre ? On pense toujours que demain sera mieux qu’aujourd’hui. Depuis le temps, on devrait être habitué au contraire ! On voit tout de suite que ça pose une autre question : pourquoi l’homme ne tire-t-il pas toujours des leçons de l’expérience ? C’est bien, ça ! Je passe de questions en questions : j’ai une vraie démarche de philosophe ce matin !

Pourquoi  Madeleine me dit-elle que j’ai une tête de déterré ? Je n’en sais rien ! Elle pourrait s’abstenir de ses remarques ! Elle voit bien que je médite sur le rapport entre la vie et l’espérance non ? C’est défendu, maintenant ?

Chaque fois que je fais un effort pour réfléchir à quelque chose d’important, elle croit que je lui fais la gueule. Je voudrais bien la voir à ma place, tiens ! Si elle croit que c’est facile de penser à la quintessence de l’existence tout en ayant l’air satisfait et béat !

Non, je ne sais pas où est passée la confiture de fraises !

Soyons positifs pour une fois, si l’espoir ne fait pas vivre, ne peut-on pas  dire que c’est parce qu’on vit qu’on espère ? Hmm ? Je me pose la question ? En voilà, une réflexion intéressante ! Par moment, j’arrive à développer des paradoxes qui me laissent sans voix !

Comment ça un zéro pointé en maths ? Et tu me dis ça au moment du déjeuner ?

« Laissez-moi poursuivre le cours de mon raisonnement, enfin ! »

« C’est vrai ça, on ne me laisse jamais me temps de penser à des choses importantes ! »

« Et puis passer moi une biscotte ! »

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