Effets spéciaux

 

Max Justin s’est retiré dans ce trou perdu de Savoie pour écrire en quinze jours le scénario qu’il a promis. Le chalet domine la vallée qui s’endort dans les tons mordorés de l’automne naissant. Les volets voisins se sont refermés sur les vacances fanées des estivants enfuis. 

Il a installé son ordinateur portable sur la terrasse du chalet. La matinée est fraîche, mais un rayon de soleil agréable tombe sur ses épaules. Emmitouflé dans son écharpe rouge traditionnelle, il sera dans les meilleures conditions pour écrire. Son regard anxieux s’attarde sur son clavier muet, sa main fourrage dans sa barbe de huit jours. Il plonge encore le bec dans une tasse de café noirâtre. Le constat est là, présent, palpable, sévère : l’inspiration est défaillante. 

Mais Max est un scénariste d’expérience. Il a déjà vécu cette angoisse. Comme tous les auteurs qui n’ont plus d’idées, Max va écrire sur lui-même. Ce sera l’histoire d’un écrivain qui manque d’inspiration. Pour construire le texte, il va puiser dans un sujet inépuisable : la psychologie féminine. 

Max n’a pas de temps à perdre à imaginer des préliminaires inutiles, on va mettre tout de suite les protagonistes face à face. Le héros, si on peut le nommer ainsi, a besoin d’un modèle à observer : il a jeté son dévolu sur Mélissa. Mélissa, c’est bien, c’est moderne, un tantinet exotique. Pour le prénom du héros, on verra plus tard. 

La première scène se passe dans un bistrot parisien. Ce n’est pas original, mais c’est encore là où l’on peut le mieux exposer et s’exposer. Les deux personnages font connaissance ; l’ambiance est mi-figue, mi-raisin. On ne sait pas trop ce que pense la jeune femme. Il faudra choisir une comédienne connue pour l’ambigüité de ses regards.

L’homme fixe la jeune femme. 

Elle est d’un rousse flamboyant, sa chevelure ondulée retombe joliment sur ses épaules. Une brune aux reflets d’argent pourrait faire l’affaire à condition qu’elle ait un air complètement impersonnel. 

Elle lui dit qu’il n’est pas très bavard. 

Il la regarde sans hostilité, sans intérêt amoureux, comme s’il admirait une plante rare. On se demande ce qu’il lui veut. Il n’a pas la tête d’un maniaque ou d’un détraqué. C’est un écrivain qui doit s’absorber dans son sujet. Il explique ainsi son attention à la jeune femme. 

Lorsque Max débute par une scène à forte intensité, la suite vient toute seule, mais là, un homme qui regarde intensément une femme est une situation qui ne suffit pas à débrider son imagination. 

Il faut qu’il se passe quelque chose. L’homme pourrait dire à la jeune femme : 

« Ne craignez rien, vous ne me plaisez absolument pas ! » 

La femme aurait un geste amusé et pourrait répondre : « Vous non plus ! » ou alors « Il ne manquerait plus que ça ! ». 

Il faut être plus sobre. La fille passe sa main dans sa lourde chevelure et répond ce que tout le monde attend : 

« Qu’est-ce que vous me voulez alors ? » 

Son interlocuteur a un visage aux angles aigus surmonté d’une frange qui donne à ses yeux verts une accentuation particulière, mais sans violence. A la question de la jeune femme, il rétorque « Vous observez ! ». Elle le rappelle soudain à des réalités commerciales et on commence alors à comprendre le nœud de l’intrigue. 

« L’annonce parlait de 300 euros par jour ? Votre sens de l’observation est un luxe ! » 

Comme, la scène se déroule dans un café, il ne faut pas oublier de consommer. Mélissa se donne le temps de boire une gorgée de café pour réfléchir. 

Max Justin se frotte encore le menton. Jusque là ça va, l’ambiance est mystérieuse, on  ne sait rien de ces personnages, on n’a qu’une mince idée de ce qui va se passer, logiquement aucun spectateur ne s’est encore enfui. 

Il va falloir donner à l’homme une attitude empathique vis-à-vis de cette femme, on pourrait même dire ethnologique, dépourvue bien évidemment de tout sentiment amoureux. Si on l’appelait Julien, l’auteur ? Pour le moment, ça suffira.  Julien doit écrire sur les femmes comme le persan de Montesquieu décrivait les mœurs occidentales, avec étonnement, humour et une petite dose de mauvaise foi. 

Après la scène bizarre du bistrot, on pourrait introduire un effet de rupture comique. L’homme suit la femme dans ses courses, elle se sert de ses bras pour porter ses paquets. Sur le trottoir devant un grand magasin où elle vient de faire une tonne d’emplettes inutiles, elle se retourne vers lui ; 

« Comment, je vais vous appeler ? Il vous faut un nom. Un nom que je n’aime pas : Albéric, par exemple ? «  

Mélissa a l’air de vouloir prendre des initiatives. Max aurait préféré appeler son héros Julien. Enfin, va pour Albéric ! 

On passe dans l’appartement de l‘héroïne du film. Le trois-pièces est d’un luxe un peu tape-à-l’œil. La jeune femme en tenue décontractée va et vient en s’affairant. L’homme prend des notes sur un petit carnet. 

« Qu’est ce que vous écrivez ? » 

« Vous marchez curieusement, vite, parfois sur des talons fins comme des aiguilles, comment faites-vous pour ne pas tomber ?  Pourquoi avez-vous cinquante-trois paires de chaussures ? » 

Le téléphone interrompt la conversation. Le visage de la femme s’éclaire. 

« Stéphanie! » 

Un dialogue futile s’engage. L’homme continue à écrire en regardant sa montre. On comprend qu’il s’émeut de la longueur et de l’inanité de la discussion entre les femmes. Soudain, la sonnette de la porte d’entrée de l’appartement se fait entendre. 

D’un regard la jeune femme intime l’ordre à l’extraterrestre d’aller ouvrir. L’homme se précipite. Sur le seuil, on découvre un énorme bouquet  de roses rouges derrière lequel on voit apparaitre le sourire hilare et béat du soupirant attitré de la jeune femme.  A la vue de celui qui vient de lui ouvrir, le sourire du galant se fige. Effet humoristique : il a une seconde d’hésitation en regardant le numéro de l’appartement pour vérifier une erreur éventuelle. 

Mélissa surgit, en s’exclamant : 

« Paul !!! » 

Elle n’a aucun sentiment pour cet être collant. On sent qu’elle se demande déjà comment s’en débarrasser. L’écrivain pourrait peut-être faire l’affaire. Max verrait bien une situation un peu boulevardière, pleine de quiproquos pseudo-amoureux. 

C’est à ce moment que Max entend tintinnabuler les clochettes du troupeau de chèvres de la mère Morissot qui passe chaque matin devant sa terrasse. 

La mère Morissot est engoncée dans une pelisse sans couleur, léguée par son père, qui se tailla une jolie réputation cantonale jadis dans le domaine de la tomme de chèvre. Elle suit ses caprins, bâton de marche en mains, en se dandinant péniblement dans des bottes de caoutchouc trop larges pour elle. 

 La mère Morissot ne manque pas l’occasion de tailler une bavette : 

« Alors, le Parisien, ça avance ce bouquin ! » 

Max est lillois depuis plusieurs générations. Mais pour la mère Morissot tout être humain, doté d’une voiture sport et totalement imperméable à la vie rurale vient forcément de la capitale ! 

« Qu’est ce que ça raconte votre histoire ? » 

Max doit répondre. De mémoire de villageois, on n’évite pas les questions de la mère Morissot. 

« Euh… c’est un homme qui observe une femme ». 

Les chèvres de la bergère s’en vont, trottinant au loin. La mère Morissot fixe l’écrivain en marmonnant, puis elle se lance : 

« Elle croit au Bon Dieu, votre femme ? » 

Max n’en sait rien. A quoi peut croire une parisienne moderne et active ? Il pense un instant convertir Mélissa au bouddhisme. Ce serait une note exotique et imprévue dans l’ensemble. 

« Bon alors, on fait quoi ? » 

Mélissa est toujours devant la porte entrouverte de son appartement, à fixer Paul dont elle n’a pas la moindre envie aujourd’hui, tandis que l’auteur continue à prendre des notes. Mais Max a faim, il ne sait pas répondre à l’interpellation de Mélissa. Il faut qu’il aille se ravitailler à l’épicerie de la mère Marmouset. 

L’échoppe de la mère Marmouset est un repaire sombre dans la rue la plus pentue du village. Lorsque les yeux de Max s’habituent à l’endroit, son front heurte une rangée de saucissons qui sèchent à hauteur de client. Dans un coin des sacs de farines épanchent leur contenu sur des rayons montés de guingois. Des yaourts à la marque incertaine voisinent depuis longtemps avec des cartes postales racornies. Le concept de date limite de consommation n’ayant pas cours dans le commerce local, Max n’achètera aucune charcuterie préemballée. 

Derrière son rideau de charcutaille, la mère Marmouset apparait. Aussi haute que large, elle lève son menton velu vers celui qui sera son seul et unique client de la journée. D’un ton sec, la question fuse entre se lèvres desséchées : 

« Alors le parisien, ça avance ce livre ? » 

Max bredouille quelques mots de complaisance. Il vient d’apercevoir un jambon cru largement entamé qui attend sa fin, entreposé sur une caisse de légumes terreux. 

Eléonore Marmouset a envie de parler. 

« Et ça raconte quoi déjà, ce film ? Ah oui ! Un homme qui regarde une femme !  Y’aura Belmondo dans votre film ? » 

« Je ne crois pas Madame Marmouset, je ne crois pas ! Est-ce que vous pourriez me couper trois tranches… » 

Léonore Marmouset s’affaire  enfin. Elle vient de s’emparer d’un couteau de berger dont elle essuie laborieusement la lame à son tablier de cuisine. En s’activant sur le jambonneau, elle poursuit son investigation : 

« Est-ce qu’elle s’occupe de ses pieds votre dame ? Tout passe par les pieds ! Les chinois le savent depuis longtemps ! Les jeunes dames de la ville ne s’en occupent pas assez ! » 

En revenant, Max croise Georgette. Cinquante kilos, ses longs bras en perpétuelle agitation, elle ne manque pas de redresser fièrement sa petite silhouette voutée et son regard noir vers le « parisien » pour s’inquiéter de l’avancement de son œuvre. 

« Est-ce qu’elle pense au mariage votre dame ? Il serait temps… » 

Vers seize heures, Mélissa noue un foulard autour de son cou et passe un manteau mi-saison aux couleurs neutres. Son observateur s’inquiète : 

-          Ou allez-vous comme ça ? 

-          A la messe ! 

-          A la quoi ? 

Mélissa jette un coup d’œil qu’elle voudrait complice à Albéric. Avec un haussement d’épaule et un vague geste de la main, elle lui fait comprendre qu’elle n’y peut rien, c’est une décision de l’auteur, c’est comme ça ! 

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Georges Mortimer referme le manuscrit et le jette sur son bureau d’un geste négligé. 

-          Qu’est-ce que tu veux  que je fasse de « ça » ? 

Son regard métallique se porte sur Max, enfoncé dans un fauteuil trop profond et entouré de son éternelle écharpe rouge. Il accueille d’un air ironique le mépris de son éditeur pour son travail. Il se lève en direction de l’antichambre du bureau. Le producteur insiste d’un ton rogue : 

-          C’est complètement irréaliste  cette histoire ! Un scribouillard en panne d’inspiration qui décrit une parisienne moderne qui passe son temps chez le pédicure, devient bigote et envisage de se marier avec un idiot qu’elle n’aime pas !… Complètement irréaliste !! 

C’est alors que Max ouvre la porte. Ils sont tous là à faire front devant le célèbre producteur parisien Georges Mortimer : la mère Morissot , la mère Marmouset un de ses saucissons sec à la main, Georgette qui menace l’éditeur du parapluie de son père, Albéric ou Julien, Mélissa et Paul qui croit avoir compris qu’il va réussir à convoler avec l’objet de son désir. 

D’un seul chœur,  s’élève dans le bureau luxueux d’un des cinéastes les plus intransigeants de la capitale, le ressentiment unanime de ces personnages : 

-           COMMENT ÇA, IRREALISTE ? 

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