Sans avenir

Il est bien embêté Justin. Il ne sait pas pourquoi il est assis en face de cet homme qui gratte les quelques cheveux blancs qui s’ébouriffent sur son crâne parsemé de tâches de rousseur tout en répétant : « Oui, oui, bien sûr … ». 

En un mot, il ne sait pas pourquoi il est là, Justin. Ni comment il y est venu. Pour être quelque part, il faut l’avoir voulu. Et pour désirer se rendre dans un lieu, il faut se projeter dans l’avenir immédiat. 

Or Justin a perdu son futur comme d’autres, qu’on nomme amnésiques, ont égaré leur passé. Justin est incapable d’imaginer ce qu’il fera dans le quart d’heure suivant sa réflexion. Justin n’a pas d’avenir devant lui. Il sait qu’il faut prendre cette expression dans son sens littéral. Il serait inexact de dire qu’il est promis à une situation personnelle désastreuse ou brillante puisqu’il n’a pas d’avenir. Du tout. En réalité, Justin ne peut prendre son avenir entre ses mains puisqu’il s’échappe entre ses doigts comme une poignée de sable fin. 

Il tente d’entrevoir mentalement ce qu’il fera dès sa sortie du cabinet du docteur Mouchardeau, le plus talentueux des psychiatres locaux. Mais au moment où Justin se lance dans cet effort de concentration, un blanc laiteux apparait à son esprit. Et puis, rien. Désespérément rien. 

Le docteur Mouchardeau n’a pas, visiblement, la moindre idée sur l’origine et encore moins sur la thérapie à appliquer au cas qui lui fait face. Il est en train de se dire qu’il n’aurait pas du céder à l’insistance de l’une de ses jeunes assistantes qui l’a supplié de recevoir son frère cadet. 

Ce qui trouble le médecin, c’est qu’un être dépossédé de son avenir présente les mêmes symptômes que celui qui ne souvient plus de son histoire. Il n’y a aucune raison pour qu’un tel homme se souvienne des motifs de ses actes puisqu’il ne les a pas commandés, étant dans l’incapacité de formuler un futur.

 Justin l’interroge fébrilement. Pense-t-il qu’il guérira ? Ladislas Mouchardeau est sur le point de répondre que l’avenir seul le dira. Et puis il se ravise. L’avenir ne parle pas à Justin. 

Il  fait nuit. Justin s’en étonne. L’arrivée du crépuscule ne l’a pas alerté sur l’imminence de la fin du jour : il est privé du sens de l’anticipation. Il se souvient parfaitement de sa visite chez le médecin. Par contre, il ne comprend pas comment il est rentré dans son studio. Il se sait incapable de former l’idée de ce retour. Il est donc soumis à une autre force que sa volonté. C’est curieux cette façon de faire les choses sans le vouloir. Le docteur Mouchardeau n’a rien compris à cette irrationalité. 

Justin se retourne sur son oreiller et, à travers le vasistas de sa chambre mansardée, jette un regard hébété sur le ciel étoilé de cette nuit d’été. Et puis soudain, il s’aperçoit qu’il s’est assoupi tout habillé. Il y voit encore une preuve de son infirmité. Il n’a sûrement pas prévu de se coucher en rentrant. Si tel avait été le cas, il se serait dévêtu. Vaincu par la fatigue physique, il a du s’allonger spontanément et s’endormir. Justin en déduit que lorsque le libre-arbitre abandonne, c’est le corps qui prend les commandes. 

Maintenant, Justin se trouve devant cette femme. Il est fasciné par ses avants bras roses et grassouillets qui débordent amplement d’une robe légère, fleurie et achetée en solde au Monoprix du coin de la rue. Derrière ses lunettes à fortes montures, son regard gris semble disséquer le dossier qu’elle compulse sur l’écran de son micro-ordinateur. Elle s’adresse à Justin sans tourner la tête vers lui. Elle lui parle de son projet professionnel. 

Quel projet ? Un brouillard opalin se forme devant les yeux de Justin comme chaque fois qu’on emploie devant lui un substantif évoquant les temps à venir. Justin n’a aucun projet. Il ignore même le sens de ce concept. La femme ne comprend pas plus son cas que le docteur Mouchardeau. La différence, c’est que le médecin est payé pour analyser sa pathologie tandis que la femme est une simple employée du bureau du chômage. En avisant un logo élégant derrière son interlocutrice, Justin se reprend : il faut dire maintenant « Pôle Emploi » pour désigner ce lieu où viennent s’épancher ceux qui n’en ont pas. 

La femme pivote enfin vers lui, en arrachant un grincement sinistre à son siège de bureau : 

-          Si je comprends bien vous n’avez aucune idée sur ce que vous voulez faire ? 

Exactement, la femme aux gros bras a résumé précisément la situation de Justin. Elle l’a fait sur un ton acariâtre et parfaitement désagréable, mais le fond de son observation correspond à la réalité vécue par son vis-à-vis. 

Plus tard, Justin se souviendra que la femme a agité la menace de suspension des allocations pour l’inciter être plus actif dans sa recherche d’emploi. 

Mais pour l’instant, voici qu’il se trouve à table. Comme d’habitude, il ne sait pas pourquoi. Il ne se souvient pas avoir projeté l’idée de dîner. Probablement le corps, toujours le corps ! C’est extravagant, l’homme est dépourvu d’avenir immédiat et lointain,  mais ses entrailles sont capables de le propulser à table. On ne peut pas dire « à corps défendant ». Bien au contraire ! 

Le problème c’est que Sébastien est confronté à une assiette de raviolis. Il déteste les raviolis. Pourquoi s’en cuisine-t-il tous les jours ? Il faudrait qu’il pense à acheter autre chose à sa supérette habituelle, mais le pauvre homme est impuissant à organiser une telle stratégie. 

En picorant tristement ses pâtes rougis par le sang de la tomate, Justin compare son cas au règne animal. Lorsque le lion attaque un troupeau de zèbres, une partie de ces équidés se détachent de leurs congénères pour servir de proie à leur prédateur. Ils se sacrifient et sauvent ainsi la pérennité de leur race. Les zèbres voient loin, bien au-delà du temps présent. Dans le grand ordonnancement des êtres vivants sur Terre, Justin pense qu’il est peut-être tombé au niveau le plus bas. Juste en dessous de celui du zèbre 

La preuve, c’est qu’il est en train maintenant de hurler avec des milliers d’autres dans les travées d’un stade. L’arbitre vient de refuser un penalty à l’équipe locale. Quelle injustice ! Justin ignorait évidemment la date du match. Il se souvient néanmoins avoir marché le long de l’enceinte sportive. Mais sa décision d’assister à la rencontre ne doit certainement rien à sa volonté. Sans doute, un goût inné pour le foot l’a-t-il poussé à s’asseoir sur les bancs des tribunes. Justin en déduit que non seulement son corps commande mais encore que des souvenirs lointains de pratiquant sportif assidu viennent de lui imposer leurs directives. 

Justin quitte le stade, emporté par un flot de supporters braillards Le dos voûté, il marche insensible aux vociférations de la foule, les mains fortement enfoncées dans les poches de son blouson de cuir. Il compte encore sur son corps et ses instincts primaires pour gérer la suite d’une soirée dont il n’aperçoit pas les contours. 

Il se rend compte qu’un homme cheminant à ses cotés dans la même attitude vient de lui adresser la parole : 

-          Ils ont encore perdu ? 

-          Oui, 3 à 1 

-          C’est terrible, j’ai vu le match, mais je ne me souviens de rien. 

Justin stoppe son allure et plonge son regard dans les yeux bleus de l’homme. L’individu est isolé dans son présent, coupé d’une histoire dont il ne garde aucune trace. 

Soudain, le voile de brume se déchire dans l’esprit de Justin. Une ligne d’horizon se dessine enfin : 

-          Si on faisait équipe ? Prenons un café… 

 

Laisser un commentaire